Franz Alexander (1891-1964) émigra aux Etats-Unis en 1930, animé
par la ferme détermination de ne jamais appartenir aux minorités
persécutées. Ainsi, il ne se soucia pas seulement d’entretenir
de bonnes relations avec l’élite sociale et financière
de Chicago, mais il essaya d’y introduire la psychanalyse au sein des
facultés de médecine. Alexander comptait ‘libérer’
la psychanalyse de son statut de « force révolutionnaire »,
qu’elle détenait en Europe (N.G. Hale), pour la reformuler en
une science bien assimilée. C’est le prix qu’il s’apprêtait
à payer pour arracher la psychanalyse à ses contextes littéraires,
artistiques et philosophiques européens, et pour la couler dans le
moule socialement plus rassurant de la science médicale.
Ce faisant, Alexander adoptait évidemment une position contraire à
celle de Freud qui ne cessait de souligner son détachement par rapport
à la médecine. Curieuse, la psychiatrie américaine s’y
intéressa pendant un court moment, pour la laisser tomber tout aussi
rapidement. Et il fallut attendre les années soixante-dix, avec leur
climat de révolution et d’anti-psychiatrie, pour que les psychiatres
la redécouvrent. Mais là encore, le destin médical de
la psychanalyse fut aussi bref que l’intérêt politique
et social d’une médecine vite rentrée au bercail de la
science désintéressée.
Pourtant, malgré les velléités épistémologiquement
et pratiquement peu crédibles d’une médicalisation de
la psychanalyse, les Principes de psychanalyse conservent un intérêt
certain. Intérêt historique tout d’abord, dans la mesure
où Alexander représente un moment crucial de l’histoire
de la psychanalyse américaine. Psychanalytique ensuite, dans la mesure
où le texte se fonde sur une véritable expérience psychanalytique.
Parmi les exemples les plus parlants, on pourrait évoquer le cas du
« torticolis » d’un analysant d’Alexander.
Quel médecin se sentirait tenté d’aborder cette
affection éminemment somatique par le biais du seul dialogue psychanalytique,
et de se satisfaire ensuite de mettre à jour un « désir
inconscient de fellation » sur arrière-plan d’effondrement
des « défenses contre la dépendance orale passive »
(p. 281) ? Ce qui, dans le meilleur des cas, susciterait le sourire pour
le moins ironique du scientifique, ne relève en effet d’aucune
loi générale ou universelle. Car la compréhension psychanalytique
de la parole de l’analysant ne fait sens que dans le contexte
de son histoire personnelle, et ne s’entend qu’à
partir de l’articulation singulière de son désir. Ainsi,
contrairement aux intentions originelles, les Principes de psychanalyse
fournissent également l’un des exemples les plus intéressants
pour une critique de la médicalisation de la psychanalyse.
Mais même en dehors de cette problématique, les Principes
de psychanalyse présentent une introduction tout à fait
claire à la psychanalyse. La théorie, la pratique, la technique
et même les aspects sociologiques de la psychanalyse y sont exposés
de manière succincte au travers des différents chapitres de
l’ouvrage. Ce dernier reste d’ailleurs étonnamment proche
des conceptions freudiennes, quoi qu’il en soit des ambitions mondaines
et réconciliatrices de son auteur. Les Principes de psychanalyse
présentent une belle collection d’exemples et d’illustrations
issues du travail analytique, qui clarifient les diverses articulations de
sa théorie.