Destins de l’époque
dans la psychanalyse
(Congrès International de l’Internationale Gesellschaft für
Dialektische Philosophie
Societas Hegeliana : L’idée d’époque historique)
On peut avancer que, pour la psychanalyse, ce qui
fait époque,
c’est
avant tout un texte,
L’interprétation des rêves,
qui présente cette singularité de porter une date d’édition
postérieure au moment de la publication effective de l’ouvrage. En
effet, le livre paraît le 4 novembre 1899, mais Freud avait pris la décision
de le dater de l’année 1900. L’invention de la psychanalyse
nous fait donc passer
d’un siècle dans l’autre,
comme si elle avait à charge d’inaugurer l’entrée dans le
vingtième siècle, comme Freud le souligne en 1923 dans son
Court
abrégé de psychanalyse: « La psychanalyse est pour
ainsi dire née avec le XX
e siècle ; la publication
par laquelle elle paraît aux yeux du monde
comme quelque chose de nouveau,
mon “Interprétation du rêve”, porte le millésime
de 1900 »
[0]. Ce geste
de Freud se revendique comme fondateur en tant qu’il pose un véritable
acte de naissance de la psychanalyse
[1] — le
terme que Freud utilise est celui de « création »
—, lequel ouvre en quelque sorte le siècle à venir, ce vingtième
siècle dont on peut, en effet, dire qu’il a été par
excellence le siècle de la psychanalyse. Si l’on tient, avec André
Tosel, que l’époque se donne comme « la genèse ou
invention des possibles et des impossibles »
[2],
la « révolution »
[3] liée à la formulation freudienne de l’hypothèse de
l’inconscient — dont Freud nous dit qu’elle est la « superstructure
de la psychanalyse » — « fait époque »
au sens où elle ouvre le champ de sa mise à l’épreuve
dans la pratique et dans la théorie. Et ce qui fait dans ce contexte figure
d’événement « historique », c’est
un livre, autrement dit un état de la recherche dont l’opération
à laquelle donne lieu sa datation nous semble pleinement venir à
la rencontre de cette affirmation de Hans Blumenberg : « À
nos yeux, ne vaut comme “époque” que ce qui a été
mis en valeur par l’hyperbole rhétorique : “ce qui fait
époque ” »
[4].
En explicitant comment a procédé la psychanalyse, Freud
décrit la situation dans laquelle il s’est trouvé contraint,
pour dire le nouveau, de recourir à des notions traditionnelles, dont il
renouvelle profondément le traitement conceptuel : « [...]
elle n’a pas jailli du rocher ni n’est tombée du ciel, elle
se rattache à des choses plus anciennes qu’elle prolonge, elle part
d’incitations qu’elle
élabore »
[5].
C’est par ce mouvement que la psychanalyse fait époque, en
étant amenée par le développement propre de la direction de
recherche qu’elle inaugure à entrer en rupture avec les registres
de pensée existants, les conjonctures, autrement dit le terrain dont elle
est issue (neurologie, psychopathologie, psychologie, philosophie). En effet,
l’historiographie savante
[6] a
clairement démontré que Freud ne fut ni l’inventeur du terme
d’inconscient, ni le premier à relever son existence. De la
première psychiatrie dynamique jusqu’aux différentes
théories de l’hérédité qui donnèrent
naissance à la conception d’un inconscient adapté à
la psychologie des foules, en passant par l’inconscient
cérébral issu de la physiologie du réflexe et aussi par la
grande richesse des « philosophies de l’inconscient »,
qui, à travers Schelling, Nietzsche et Schopenhauer, ont fait
florès dans la philosophie allemande tout au long du XIXe siècle
en soulignant le côté obscur, « nocturne » de
l’âme et en faisant émerger l’idée que la
conscience serait déterminée par un autre
« lieu », enfoui dans les ténèbres de la
psyché
[7], on peut en effet
retracer l’historique des conceptions « modernes » de
l’inconscient.
Quand Freud se propose de déterminer ce que le
terme d’inconscient signifie pour la psychanalyse — et pour la
psychanalyse seulement —, le sens qu’il lui attribue n’est pas
plus celui d’un automatisme que celui d’un subconscient : son
sens n’est trouvé ni au niveau, descriptif, du latent, ni au
niveau, dynamique, de la force des représentations, mais au niveau,
systématique, de l’appareil psychique. L’inconscient ne
qualifie donc pas seulement des actes psychiques, mais il signe son appartenance
à un « appareil psychique », à un
système comportant ses propres lois, sa propre organisation, sa propre
réalité (c’est l’acquis du chapitre VII de
l’Interprétation des rêves). Et ce qui voit le jour
avec Freud sous le nom de psychanalyse, c’est une praxis articulée
non pas à la découverte de ce continent que serait
l’inconscient, mais à l’identification d’une dimension,
celle du sujet inconscient, qui « n’est pas maître dans sa
propre maison »
[8]. En
plaçant ainsi la subjectivité au cœur de son dispositif,
Freud parvient à conceptualiser une détermination inconsciente qui
intéresse l’ensemble de la vie psychique et du destin de
l’homme. La psychanalyse est ainsi conduite à ne plus fonctionner
comme « science auxiliaire » de la psychopathologie dans la
mesure où elle s’adresse désormais « à la
vie d’âme normale et non pas à la vie d’âme
pathologique »
[9].
C’est à cette condition, ajoute Freud, que la psychanalyse a
« conquis pour elle une place dans
The History of our
times »
[10] et son
entrée dans le champ de l’histoire —
« notre » histoire,
l’histoire de notre temps
— ne saurait être sans conséquences sur la manière
même de réfléchir le temps historique lui-même
Car la psychanalyse modifie considérablement ce que nous entendons par
histoire, tout autant que notre représentation de la mémoire,
comme si elle prenait à revers toutes nos conceptions du temps en
nous confrontant à un « passé présent »
[11],
lequel s’articule à un processus qui est au cœur de la découverte
freudienne et du dispositif analytique lui-même : le retour du refoulé.
Si Freud n’a certes pas thématisé de manière indépendante
ni le temps, ni l’histoire, ni même la mémoire (on ne trouve
pas chez Freud de théorie de la mémoire au sens strict, même
si nombre de ses textes montrent que c’est à une certaine
mémoire qu’on a affaire dans la cure), nous devons cependant nous
rendre attentifs aux modalités multiples selon lesquelles la pensée
freudienne rencontre l’historicité, la temporalisation du sujet
humain — et aussi des sociétés humaines. Nous tenterons
donc d’éclairer l’originalité de quelques-uns des
usages que Freud fait du mot « histoire » et plus largement
de la dimension historique en faisant plus particulièrement porter l’accent
sur le mouvement de
périodisation , voire d’
épocalisation,
qui parcourt son œuvre
Le statut métapsychologique de l’histoire
chez Freud
De nombreux éléments de la métapsychologie
freudienne relèvent, en effet, d’un ordonnancement temporel, que
Freud désigne très tôt — dès sa correspondance
avec Wilhelm Fliess — à l’aide d’un ensemble de termes
qui, le plus souvent, fonctionnent comme des équivalents : « phases »,
« stades », « temps », « périodes »
(ce terme disparaît pratiquement lorsque cesse l’échange intellectuel
avec Fliess) et, de manière moins fréquente, « époques »,
autant de vocables qui s’appliquent aux diverses déclinaisons de
l’histoire psychique des sujets. Laquelle « histoire »
se rapporte certes aux événements du passé et au discours
ou récit qui en restitue la trace, mais selon une modalité résolument
singulière. Car la psychanalyse et l’historiographie renvoient, comme
le montre Michel de Certeau[12], à
deux « stratégies du temps », c’est-à-dire
à « deux manières différentes de distribuer l’espace
de la mémoire »[13] :
« Elles pensent autrement le rapport du passé au présent.
La première reconnaît l’un dans l’autre ;
la seconde pose l’un à côté de l’autre »[14].
Alors que la pratique de l’historiographie postule une coupure entre le
passé et le présent et traite leur rapport sur le mode de la successivité[15],
la psychanalyse, parce qu’elle fait travailler les traces mémorielles
à l’intérieur d’un présent, a affaire à
l’imbrication du passé et du présent.
En effet, le pas décisif de Freud, c’est de montrer,
dès ses
Études sur l’hystérie en 1895, que le
symptôme est lié au passé, qu’il a sa source dans une
espèce de mémoire. Le névrosé — et plus
particulièrement l’hystérique — souffre
d’ailleurs non pas tant de ses souvenirs que de
« réminiscences », nous dit Freud, la
réminiscence se distinguant du souvenir en ce qu’elle fait le sujet
se souvenir à son insu. Le sujet souffre de quelque chose qui vient bien
du passé, mais qui n’est précisément plus
relié au passé sauf par un blanc du discours, qui est là
actuellement et le fait souffrir dans le présent. Refoulement et retour
du refoulé, tel est donc le
rythme historique par excellence de la
dynamique inconsciente mise en évidence par Freud.
Deux voies
s’indiquent alors, toutes deux présentes chez Freud : la voie
« archéologique », qui correspond à
l’exhumation des vestiges matériels laissés par le
passé (souvenirs plus ou moins lacunaires, plus ou moins
fragmentaires) ; la voie « historique », qui est celle
de la reconstruction (du ressouvenir), de l’établissement de
connexions significatives, par exemple de liens de causalité, et
s’appuie sur la conviction d’une « conservation totale du
passé ». De cette approche, se dégage un sentiment du
temps bien particulier : rien ne se perd, rien ne s’oublie au regard
de l’inconscient. Si le passé est indéfiniment
conservé, il est donc toujours réactivable dans le
présent, ce que Freud tente de rendre par une métaphore spatiale,
qui fait ressortir le caractère proprement inimaginable de ce postulat et
qu’il qualifie lui-même de « fantaisie » :
c’est la « Ville éternelle » des
premières pages de
Malaise dans la civilisation. En prenant pour
exemple la Rome historique, plus exactement « le développement
de la Ville éternelle », Freud introduit une comparaison avec
notre être psychique : « Imaginons, à présent,
qu’elle ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un
être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où
rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où
toutes les phases récentes de son développement subsisteraient
encore à côté des
anciennes »
[16].
L’analogie entre le passé d’une ville et
le « passé d’une âme » rencontre
cependant sa limite : la spatialité interdit cette accumulation, cet
empilement de strates historiques inconciliables en un même lieu, sans
qu’intervienne jamais la destruction. Nous ne pouvons, en effet,
« traduire dans l’espace la succession historique »,
remarque Freud, qu’à la condition de placer les choses
« côte à côte » dans l’espace.
Freud a lui-même mis fortement l’accent sur cette dimension
d’
historisation propre à la psychanalyse en soulignant
l’importance du travail de remémoration et de perlaboration
(
durcharbeiten) effectué par le patient : « ...
nous devons traiter sa maladie non comme un événement du
passé mais comme une force actuellement agissante. C’est fragment
par fragment que cet état morbide est apporté dans le champ
d’action du traitement et, tandis que le malade le ressent comme quelque
chose de réel et d’actuel, notre tâche à nous
consiste principalement à rapporter ce que nous
voyons au
passé »
[17]. Par
le ressouvenir, le sujet entre en quelque sorte dans sa propre histoire, mais
le
souvenir ne se retrouve pas toujours. Le travail de remémoration dans
l’analyse rencontre sans doute là son point de butée, que
Freud reconnaît : « Le chemin qui
part de la construction de l’analyste devrait mener
au souvenir chez l’analysé : il ne mène pas toujours
jusque-là. Très souvent, on ne réussit pas à ce que
le patient se rappelle le
refoulé »
[18]. Ce
dont Freud témoigne ici dans le cadre de la cure, c’est de la
défaillance d’une mémoire que l’on pourrait qualifier
d’ « historique ». Dans son article de 1937,
Constructions dans l’analyse, Freud indique que seule une
« construction » de l’analyste peut venir pallier
cette lacune : le « travail » (
Vorarbeit ou
Aufgabe) de construction ainsi mis en œuvre dans la cure est en fait
un travail de reconstruction, qui revient à
« débarrasser le morceau de vérité historique
de
ses déformations et de ses appuis sur la réalité actuelle
et à le ramener au point du passé auquel il
appartient »
[19]. Ce
faisant, il entretient une « ressemblance profonde avec [le travail]
de l’archéologue qui déterre une demeure détruite
ou
ensevelie, ou un monument du
passé »
[20]. Le
processus d’historisation viendrait donc en quelque sorte buter sur un
résidu archéologique irréductible, non
récupérable comme tel par le sujet, et qui fait par là
même obstacle à la récapitulation
historique
[21]. Le cas de
l’Homme aux loups, que Freud décrit sous le titre
« Extrait (
Aus) de l’histoire d’une névrose
infantile » conforte d’ailleurs cette perspective. En effet,
pour autant qu’il s’emploie minutieusement à rechercher des
repères temporels, historiques, au déclenchement du trouble, Freud
constate qu’il doit y renoncer : « Je ne puis écrire
l’histoire de mon patient, ni au pur point de vue historique, ni au pur
point de vue pragmatique. Je ne puis faire un récit suivi ni de
l’histoire du traitement, ni de celle de la
maladie »
[22].
L’histoire événementielle ne risque pas dans le cas
présent de lui venir en aide, puisque « le point dans le temps
où intervient cette transformation se laisse fixer avec certitude,
c’était juste avant son quatrième anniversaire. [...]
Pourtant l’incident qui autorise cette démarcation ne fut pas un
trauma extérieur, mais un rêve dont il s’éveilla avec
angoisse »
[23]. Le temps
décisif n’est pas celui d’un événement, il est
de nature interne et l’histoire qui est ici visée et ne se livre
que dans l’éclipse ou sur le mode du prélèvement (le
aus du titre) devrait bien plutôt être posée comme
une
histoire du refoulement. C’est cette histoire que Freud cherche
à exhumer dans sa correspondance avec W. Fliess, durant les années
1896-97. Sous l’influence de Fliess, dont on sait qu’il avait
lui-même élaboré toute une théorie des
périodes
[24], Freud postule
l’existence d’une succession d’époques dans
l’enfance et la puberté, difficilement datables ; par exemple
les « époques de l’événement »
(
Ereigniszeiten) sont celles où se produisent les
« scènes sexuelles » tandis que d’autres seront
considérées comme des « époques de
refoulement »
(
Verdrängungszeiten »)
[25].
Autre pierre angulaire de l’édifice freudien, le concept
d’après-coup impose sa marque au mouvement d’historisation.
Un événement n’existe que dans un temps second, qu’il
soit construit ou reconstruit par l’interprétation : ce qui est
advenu en un point du passé ne reçoit son sens qu’à
partir d’un élément appartenant à son futur, dont
d’ailleurs le présent fait partie. Ainsi l’Homme aux loups
ne
comprit-il le coït parental traumatique qu’à
l’époque du rêve, à quatre ans, et non à
l’époque antérieure où il l’observa.
Ce
sont pourtant ces « histoires de cas » qui constituent les
matériaux à partir desquels travaille la toute jeune
psychanalyse
[26]. En tant que
spécialiste des maladies nerveuses, Freud emploie alors le vocabulaire de
la psychiatrie et parle d’« histoire de malade »
(
Krankengeschichte), d’« histoire de la
maladie » (
Krankheitsgeschichte),
d’antécédents (
Vorgeschichte) ou
Krankenvorgeschichte) et il nourrit sa correspondance avec Fliess de ces
histoires de cas, d’où il extrait matière à
élaborer sa théorie des névroses. Quelque chose est
arrivé, selon Freud, que raconte et cache tout à la fois
l’« histoire » (
die Geschichte), et la
tâche de l’analyse est de conduire le patient à creuser
l’histoire-récit
[27]
afin d’exhumer la scène pathogène infantile. Les
psychonévroses, nous dit Freud, peuvent rencontrer une solution
historique, laquelle surgira à la condition de parvenir à
reconstituer la scène de la préhistoire infantile qui exhibe les
traits spécifiques et individuels d’un vécu sexuel. Freud
n’en sera pas moins conduit à mettre en doute le caractère
factuel de la scène originaire de séduction dans
l’étiologie de la névrose, la valeur causale de
l’« affaire sexuelle » que restituent les
histoires de malades.
Après 1905, Freud va modifier peu
à peu le sens des termes relatifs à l’histoire et
empruntés au vocabulaire médical de son temps et il va les faire
dériver vers un autre domaine de référence, celui de
l’histoire et de l’archéologie Aussi la
Krankenvorgeschichte sera-t-elle remplacée par le terme de
Vorgeschichte — une « préhistoire »
plutôt que des antécédents. La préhistoire infantile
est alors définie comme ce « passé
préhistorique » (
prähistorischen Vorzeit) durant
lequel aucune histoire ne peut à proprement parler se faire
puisqu’elle ne dispose pas encore des mots pour se dire. Avec le tournant
que représente la publication des
Trois essais sur la théorie
sexuelle (1905), Freud s’engage dans une voie encore plus
« historique » en reconstruisant les étapes
d’une
histoire du développement :
« histoire du développement de la libido »
(
Entwicklungsgeschichte der
Libido)
[28],
« histoire du développement de la fonction sexuelle »
(
Entwicklunsgeschichte der
Sexualfunktion)
[29] ou encore
« histoire du développement de la pulsion »
(
Entwicklungsgeschichte des
Triebes)
[30], qui dégage
des étapes universelles du développement psychosexuel de
l’individu.
Partant des traces laissées chez ses patients par
les traumatismes de la petite enfance, Freud s’attache dans les Trois
essais à mettre au jour une genèse de la sexualité humaine
à partir de la description de la sexualité infantile, jusque-là
considérée comme absente et dont Freud souligne que « ce
fut l’une de [ses] plus surprenantes découvertes »[31].
Le « pervers polymorphe » qu’est l’enfant ne fait
que nous dévoiler « les traits essentiels
de la pulsion sexuelle »[32]
et l’on reconnaît dans la vie sexuelle infantile les prémices
de la vie sexuelle adulte. Il ne s’agit pas d’une genèse
abstraite, mais d’un processus que Freud décrit avec la plus grande
précision sous la forme d’une théorie des « stades »
(Stufen) ou « phases » (Phasen) de la libido,
chacun de ces stades se trouvant caractérisé par un certain mode
d’organisation de la vie sexuelle (relativement à une zone érogène
ou à différents niveaux de la relation d’objet). Dans l’édition
de 1905, l’opposition principale se situe entre la sexualité pubertaire
et adulte, d’une part, organisée autour du primat génital,
et la sexualité infantile, d’autre part, où les buts sexuels
sont aussi multiples que les zones érogènes qui les supportent et
dont Freud montre « qu’elle est essentiellement autoérotique ».
Mais une section ajoutée au second essai en 1915 (« Phases
de développement de l’organisation sexuelle ») —
donc directement inspirée de la Métapsychologie freudienne
et des acquis de la théorie des pulsions s’attache à distinguer
différents « temps » du développement sexuel
chez l’homme. Freud-commence par dégager les stades prégénitaux,
parmi lesquels il distingue deux « organisations sexuelles »
successives, d’abord la phase précoce de l’érotisme
oral dite « orale » ou « cannibalique »,
puis une deuxième phase, qui est « celle de l’organisation
sadique-anale »[33]. La
troisième phase, dite phallique, est introduite plus tardivement, puisqu’elle
n’apparaît explicitement qu’en 1923 (L’organisation
génitale infantile). Lorsque Freud décrit ensuite l’accession
à la sexualité génitale, on retrouve la même scansion
temporelle : l’« instauration en deux temps » (Zweizeitiger
Ansatz) de l’ « organisation sexuelle définitive »,
entre lesquels prend place le stade de la « période »
dite de latence.
Le chapitre III de l ’Abrégé de psychanalyse
( « Le développement de la fonction sexuelle »),
mentionne la succession des trois phases constitutives de cette « histoire
du développement » sexuel, mais indique clairement en quel
sens on ne doit pas entendre ce travail de périodisation. En effet,
Freud précise qu’il ne faut y lire aucune hiérarchisation,
qu’elle soit temporelle ou chronologique : « Il serait faux
de croire ces trois phases bien délimitées car elles peuvent
se surajouter, se chevaucher ou se poursuivre parallèlement les unes
aux autres »[34]. Le
mécanisme de la régression, inscrit au cœur de la dynamique
de l’inconscient, rend compte de la concomitance des différentes
périodes et la névrose sera considérée comme résultant
de la fixation à l’une de ces étapes du développement
libidinal.
Autrement dit, si Freud a cherché dans l’histoire du développement
une voie pour comprendre l’origine de la « chose sexuelle »
à laquelle il ne renonça jamais à attribuer la névrose,
son Entwicklungsgeschichte ne relève pas pour autant de l’historiographie
pratiquée par les historiens, ni même peut-être de l’histoire
au sens commun du terme[35]. J.
Lacan a fortement souligné le caractère problématique
de l’usage que Freud fait de ce terme d’Entwicklungsgeschichte
en se référant à une autre expression dont Freud se sert
pour qualifier un type de régression différent de la régression
topique : « [...] la régression qu’il appelle
zeitlich-Entwicklungsgeschichte — ce qui montre bien combien
lui-même était embarrassé avec la relation temporelle.
Il dit zeitlich, c’est-à-dire temporel, puis un
tiret, et – de l’histoire du développement,
alors que vous savez bien quelle contradiction interne il y a entre le terme
Entwicklung et le terme Geschichte.[36]
Il conjoint ces trois termes, et puis, débrouillez-vous »[37].
L’ordonnancement temporel en périodes, stades, phases, temps,
sert bien plutôt dans l’œuvre freudienne à identifier
des processus — qui, certes, marquent l’histoire singulière
de chaque sujet — qu’à circonscrire des périodes
ou des époques historiquement déterminées. Au regard
de la psychanalyse, l’«histoire du développement »
livrerait plutôt les dessous d’une histoire qui serait tout à
la fois récit, science et symptôme.
L’ « Histoire de l’humanité »
à l’épreuve des Temps modernes
Pour Freud, l’histoire du développement ne constitue toutefois
que le premier volet d’une reconstitution beaucoup plus large qui
le conduira à déployer son œuvre sur le double plan du développement
psychique de l’individu, d’une part, et d’autre part, de l’évolution
de la psyché collective depuis le début de l’histoire de
la civilisation, au croisement donc de deux axes, ontogénétique
et phylogénétique[38].
Avec l’invocation phylogénétique, pour laquelle Totem
et tabou représente un tournant décisif, la thématique
« historienne » gagne du terrain, puisque l’investigation
concerne désormais « l’histoire de l’humanité » :
« Je m’apercevais de plus en plus clairement que les événements
de l’histoire de l’humanité, les effets réciproques
entre nature humaine, évolution culturelle et les retombées de
ces expériences originaires dont la religion se pose comme le représentant
privilégié ne sont que le reflet des conflits dynamiques entre
moi, ça et surmoi, que la psychanalyse étudie chez l’individu
les mêmes processus, repris sur une scène plus vaste »[39].
On peut sans trop de risque avancer que cet engagement de Freud dans une histoire
de l’espèce prend appui sur un modèle scientifique déjà
présent à l’arrière-plan de son Entwicklungsgeschichte,
notamment dans les additifs de 1915 aux Trois essais : la « loi
de la récapitulation », dite aussi « loi biogénétique »,
dont la formulation est attribuée au biologiste allemand Ernst Haeckel
(1834-1919)[40]. Propagateur de
l’évolutionnisme de Darwin en Allemagne, Haeckel appartient à
la génération qui a précédé Freud :
comme Ernst Brücke, le maître de Freud, il fait partie de l’école
du grand physiologiste allemand Helmholtz. L’invention du couple de néologismes
ontogénie (ou ontogenèse) et phylogénie (ou phylogenèse,
terme introduit en 1874) remonte également à Haeckel et sert de
pilier à sa théorie de la récapitulation, telle qu’on
la trouve formulée dans son Histoire de la création parue
en 1868 : « L’ontogenèse est une courte et rapide
récapitulation de la phylogenèse ou du développement du
groupe correspondant, c’est-à-dire de la chaîne ancestrale
de l’individu »[41].
Suivant cette loi, il est donc possible de remonter de l’individu à
la chaîne de ses ascendants et un lien étiologique s’établit
alors entre les deux séries, qui est au cœur de la loi biogénétique
et consiste dans l’affirmation d’un rapport de cause à effet
selon lequel la phylogenèse est la cause de l’ontogenèse.
L’ensemble du dispositif de la récapitulation s’appuie également
sur des postulats néolamarckiens, auxquels Freud lui-même a manifesté
son adhésion [42]. On rappellera
que pendant la première guerre, il avait en effet conçu le projet
de publier avec Ferenczi une étude sur Lamarck, projet non réalisé,
mais qui a inspiré à Ferenczi la reconstruction phylogénétique
de l’humanité mise en œuvre dans son étude sur Thalassa.
Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, parue en 1924[43].
Toujours est-il que dans les Trois essais, Freud s’appuiera sur
la récapitulation pour approfondir son approche de l’étiologie
des névroses : la loi de la récapitulation lui sert d’instrument
pour s’opposer au primat incontesté accordé à l’hérédité
par ses contemporains. La théorie de la libido ramène l’étiologie
des névroses à des causes psychiques et la notion de constitution
sexuelle est construite à partir du concept de pulsion, dont les destins
sont à resituer dans le cadre du destin de l’espèce. La
préface de la troisième édition des Trois essais sur
la théorie sexuelle (1915) nous introduit expressément à
cette orientation phylogénétique, même si Freud prend alors
le parti de donner la priorité à l’ontogenèse sur
la phylogenèse dans son étude du comportement sexuel de l’individu :
« L’ontogenèse peut être considérée
comme une répétition de la phylogenèse, pour autant que
celle-ci n’est pas modifiée par un vécu plus récent.
La prédisposition phylogénétique se fait remarquer derrière
le processus ontogénétique. Mais la disposition est au fond justement
le précipité d’un vécu antérieur de l’espèce,
auquel s’ajoute, en tant que somme des facteurs accidentels, le vécu
le plus récent de l’individu »[44].
Dans les dernières pages des Trois essais, Freud réaffirme
que « l’ordre dans lequel les différentes motions pulsionnelles
et le temps pendant lequel elles peuvent se manifester [...] semble phylogénétiquement
établi »[45], même
si la succession des pulsions peut varier.
Dans un texte remontant à cette même année 1915, Vue
d’ensemble des névroses de transfert, texte resté inachevé
(manuscrit « en préparation », qu’il avait
envoyé à Ferenczi, et dont on dit qu’il pourrait bien correspondre
à l’ébauche d’un douzième essai métapsychologique),
Freud décrit les étapes successives d’une « histoire
du développement animique de l’être humain » (seelische
Entwicklungsgechichte des Menschen)[46]
. Il se tourne alors vers la phylogenèse, malgré la difficulté,
jusque-là restée invincible, qu’il y a à saisir
« jusqu’où la disposition phylogénétique
peut contribuer [à la] compréhension des névroses »[47],
et s’engage sur une voie dont il reconnaît qu’elle relève
de la « fantaisie scientifique ». Après avoir constaté
que l’ordre dans lequel les psychonévroses apparaissent au cours
de la vie ne coïncide pas véritablement avec la succession des stades
du développement de la libido, Freud construit une genèse de la
névrose des « Temps modernes » en partant d’une
série explicative différente : « une autre série,
phylogénétique, qui suit effectivement un cours parallèle
à la série temporelle des névroses »[48].
Il s’inspire de Ferenczi[49]
pour établir une relation de cause à effet entre, d’une
part, l’ordre d’apparition des différentes psychonévroses
chez les individus (‘ La série s’énonce ainsi :
hystérie d’angoisse, hystérie de conversion, [névrose]
de contrainte, dementia praecox, paranoïa, mélancolie-manie »[50])
et d’autre part, la série, phylogénétique cette fois,
constituée par les étapes traumatiques qui ont marqué l’évolution
de l’humanité depuis les temps préhistoriques. Freud brosse
ainsi un « tableau des temps originaires », composé
de « phases » successives, chacune de ces étapes
étant présentée comme une « scène »,
sensée expliquer l’origine des prédispositions héritées
provoquant la névrose. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est
la première phase, celle du « combat avec la rigueur des temps
glaciaires »[51], qui
a entraîné pour les « hommes originaires »
la disposition « anxieuse » (hystérie d’angoisse).
En affirmant que les fixations névrotiques trouvent leur origine dans
la phylogenèse — même s’il a conscience de n’être
qu’ « au début d’une compréhension
de ce facteur phylogénétique »[52]
—, et qu’à la série des symptômes morbides correspond
un tableau de l’histoire de l’humanité, Freud procède
à une véritable mise en périodes. Il distingue
des phases différentes, il les rassemble en une suite ordonnée,
mais cette « histoire » appliquée à l’espèce
n’équivaut pas plus à une périodisation à
caractère véritablement historique que n’y parvenait l’Entwicklungsgeschichte.
Le défilé des « époques » dont il est
ici question façonnerait plutôt ce que nous pourrions appeler une
« dynamique de l’originaire », qui efface la frontière
séparant la psychologie individuelle de la psychologie collective[53].
De ce point de vue, le phylogénétique se situerait à la
limite de l’ontogénétique, en ce qu’il révèle
une logique rétroactive qui diffère du mouvement d’historisation
à mettre au compte du développement. L’ « histoire
du développement » se révélerait alors indissociable
d’une histoire originaire — d’une Urgeschichte
—, qui consiste essentiellement en l’hypothèse du meurtre
du père de la horde primitive par ses fils que Totem et tabou
(écrit en 1912-13) met en scène. La mise à mort du père
originaire par les fils fonctionne, en effet, comme la scène fondatrice
de la préhistoire de l’espèce, comme l’acte central
de cette phase cruciale de l’évolution humaine au cours de laquelle
la horde primitive, reconstituée d’après le modèle
de Darwin, va progressivement se transformer en société pacifique
des frères. À la différence de la première préhistoire
freudienne, la Vorgeschichte oubliée de l’enfance, celle
de la séduction exercée par le père sur l’enfant
livré à la passivité, l’histoire originaire qui se
dessine dans Totem et tabou s’organise autour de la figure d’un
père interdicteur, castrateur, face à des fils actifs, meurtriers,
puis coupables. Le traumatisme oedipien a irrémédiablement marqué
l’évolution de l’humanité, où il se répète
sous des formes différentes : d’abord sous la forme d’un
acte réel perpétré à l’aube préhistorique
de l’humanité, ensuite sous forme de rite dans le sacrifice de
l’ancêtre animal au stade de la société totémique.
À son tour, Totem et tabou nous présente un tableau des
« âges » de l’humanité construit selon
un schéma qui correspond aux principaux stades de l’ontogenèse.
La phase animiste (stade du narcissisme), dans laquelle l’homme s’attribuait
la toute-puissance des pensées, aurait ainsi précédé
la phase religieuse (stade de l’objectivation et de la fixation de la
libido sur les parents), dans laquelle l’homme a cédé la
toute-puissance aux dieux. Dans la phase de la constitution de la conception
scientifique du monde (subordination de la libido et du choix d’objet
au principe de réalité), l’homme est parvenu à reconnaître
sa fragilité, à se soumettre aux nécessités naturelles
et à se résigner à la mort. Dans cette perspective, le
tabou apparaît comme le premier pas du « processus culturel »,
comme « le code non écrit le plus ancien de l’humanité »,
selon l’expression de Wundt citée par Freud.
Second volet de ce diptyque de l’histoire de l’humanité,
L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939) s’inscrit
dans la continuité de Totem et tabou par-delà la ligne
de partage qui sépare la préhistoire de l’histoire. Répétition
du meurtre du père originaire, le meurtre de Moïse atteste le caractère
ineffaçable du traumatisme subi par l’humanité ancestrale :
Moïse représente, en effet, l’une des nombreuses formes substitutives
de la figure du père qui hante l’histoire des religions. L’élément
déterminant de cette « histoire » — car avec
L’Homme Moïse, on a affaire à un texte dont Freud revendique
explicitement le caractère « historiographique »[54],
au sens d’une écriture de l’histoire ( Geschichtschreibung)
— consiste dans l’oubli de ce second parricide. L’exemple
du mécanisme de la névrose sert ici encore de modèle d’intelligibilité
aux phénomènes religieux qui peuvent lui être comparés.
Dans l’histoire du peuple juif telle que la reconstitue Freud, la religion
mosaïque émerge de la longue période de refoulement qui a
suivi le meurtre de Moïse, que l’on peut ressaisir en recourant
« provisoirement à l’usage d’analogies » avec
la période de latence identifiée dans le cadre du développement
sexuel de l’individu, de manière à pouvoir « combler
le long laps de temps qui s’étend entre cette hypothétique
époque primitive et la victoire du monothéisme en des temps historiques.
Une fois l’ensemble : clan des frères — matriarcat
— exogamie — totémisme institué, une évolution
commença qui doit être décrite comme le lent “retour
du refoulé”»[54].Le
refoulé est ici convoqué non « en son sens propre »,
mais pour appréhender sur le mode de l’analogie « quelque
chose de passé, de disparu, de dépassé dans la vie des
peuples »[55] : ainsi
l’analyse freudienne fait-elle entrer en correspondance psychologie individuelle
et psychologie collective, guidée par « l’hypothèse
que les précipités psychiques de ces temps primitifs étaient
devenus un patrimoine héréditaire, quelque chose qui, à
chaque nouvelle génération, eut seulement à être
éveillé, non pas acquis »[56].
Dans ce qui est son dernier grand livre, écrit juste avant son exil et
dans un temps marqué par ce qu’il identifie comme « une
régression vers une barbarie presque préhistorique »[57],
Freud réaffirme la « valeur culturelle de la religion » :
le monothéisme juif servit d’ « incitation à
accomplir des progrès dans la vie de l’esprit, [d’] encouragement
à des sublimations [... et à] faire grand cas des choses
intellectuelles »[58].
Fondateur de religion, Moïse est aussi — et cela importe sans doute
encore plus à Freud — le fondateur de la Kultur :
Moïse fut le « grand homme », le chef « qui
choisit ces tribus pour qu’elles deviennent son nouveau peuple. Décision
qui marque l’histoire universelle »[59].
Cependant, lorsqu’il s’agit de désigner ce qu’il en
est de l’« âge actuel de l’humanité »,
l’Avenir d’une illusion nous le décrit comme la sortie
de l’enfance. En rapprochant la religion de la névrose infantile,
Freud est amené à envisager la religion comme la « névrose
obsessionnelle universelle de l’humanité » : « comme
celle de l’enfant, elle dérive du complexe d’Œdipe,
des rapports de l’enfant au père. D’après ces conceptions,
on peut prévoir que l’abandon de la religion aura lieu avec la
fatalité d’un processus de croissance et que nous nous trouvons
à l’heure présente dans cette phase de l’évolution »[60].
La névrose infantile a donc ici le statut d’un point de référence
historiquement éloigné, relevant du pré-historique, ce
qui nous situe dans un « dehors » de l’Histoire au
sens d’une histoire chronologiquement déterminée. Les Temps
modernes sont ainsi résolument placés sous le signe de la « désillusion »
et du « malaise » (das Unbehagen) : « Il
semble certain que nous ne nous sentons point à l’aise dans notre
civilisation actuelle »[61].
Conclusion : l’époque, entre histoire et culture
Dans le chapitre VIII de ce texte ultime qu’est
Malaise dans la civilisation,
Freud revient sur l’élucidation de ce qu’il entend par
« développement de la
culture
»
(
Kulturentwicklung) en posant comme principe fondateur que ce dernier
est soumis au même « procès » (
Kulturprozess)
que celui qui régit la genèse de l’individu (
Entwicklungsweg
des Individuums »
[62]).
Il y a là encore, comme le rappelle Freud, similitude entre le processus
culturel et le développement libidinal de l’individu : la
Kultur s’édifie sur le renoncement pulsionnel, sur la
non-satisfaction, sur la répression et le refoulement des pulsions.
Au chapitre IV, Freud revient sur la généalogie de la culture
qu’il avait retracée dans
Totem et tabou. La fondation
de l’institution familiale dans l’humanité primitive (« stade
familial primitif »
[63])
fut à l’origine du processus culturel : à l’autorité
patriarcale du père de la horde primitive se substitua l’ « alliance
des frères » et les prescriptions de ce nouvel ordre représentèrent
le premier état du droit dans la culture totémique. Il
y a, en effet, là encore analogie entre le refoulement ou la sublimation
de la libido infantile, d’une part, et le procès culturel, d’autre
part : Éros et Anankè sont ainsi devenus les « parents »
de la culture humaine. La satisfaction érotique était pourtant
une condition première du développement culturel : elle
conduisait à la formation de nouvelles familles avant que, inhibée
quant à son but, elle serve à la constitution des liens affectifs
indispensables à la cohésion de la communauté. Mais au
cours de l’ « évolution historique »,
le rapport entre Éros et
Kultur se dramatise : le premier combat
la seconde, qui lui impose à son tour ses limites. En mobilisant la
plus grande quantité possible de « libido inhibée
quant au but », le processus culturel, au moyen de la constitution
du « Surmoi de la communauté civilisée »
(
Kultur-Überich) — encore nommé par Freud « Surmoi
d’une époque culturelle » (
Über-Ich einer Kulturepoche[64]),
« un Surmoi dont l’influence préside à l’évolution
culturelle »
[65] —,
favorise des identifications — aux « grands personnages »
(dont Moïse représente le prototype
[66])
—, comme le surgissement d‘idéaux altruistes (« Tu
aimeras ton prochain comme toi-même ») et de liens libidinaux
par lesquels Éros met en échec l’ « éternelle
discorde ». Mais le moyen le plus puissant qui soit à la
disposition de la
Kultur, c’est l’introjection de la pulsion
agressive (Freud parle également de « cruauté ») :
l’agression est renvoyée à son point de départ,
intériorisée et la culture domine l’agressivité
en divisant le sujet contre lui-même, sous la surveillance de l’instance
du Surmoi.
Au centre de l’analyse freudienne de la culture, se tient en effet l’affirmation
de l’existence « de la tendance native de l’homme à
la “méchanceté”, à l’agression, à
la destruction et donc aussi à la cruauté », à
laquelle « ceux qui préfèrent les contes de fées
font la sourde oreille »
[67].
Nous remarquerons que parmi ces derniers se rencontrent d’ailleurs aussi
bien « les révolutionnaires les plus sauvages »
que les « plus braves piétistes »
[68] !
Cette pulsion agressive, qui est, nous dit Freud, « la descendante
et la représentation principale de l’instinct de mort »
[69],
se partage avec Éros « la domination du monde »,
et fait ainsi obstacle au « programme de la civilisation » :
« la civilisation y trouve son entrave la plus redoutable »
[70].
Certes l’éclairage de l’histoire du développement
de l’individu sert de balise pour penser la possibilité de rendre
inoffensif, d’inhiber ce désir d’agression, si nous nous
référons aux analyses concernant la genèse du Surmoi,
de la « conscience morale », du « sentiment
conscient de culpabilité » ou encore du « besoin
de punition », aux « dissertations sur le sentiment
de culpabilité » (le mot est de Freud lui-même) qui
font l’objet du chapitre VII du
Malaise. Reste que l’affirmation
du caractère originaire et indéracinable de la pulsion de mort
ou d’agressivité fait qu’aucune illusion n’est à
entretenir quant à l’éradication de cette « cruauté »
(
Grausamkeit) originaire. Ce même thème de la cruauté
est également au cœur de l’échange entre Einstein
et Freud dans
Pourquoi la guerre ?[71] (l’échange
eut lieu en 1931-32) : « Il ne mène à rien de
vouloir abolir les penchants agressifs des hommes [...] Les bolcheviks
eux aussi espèrent pourvoir faire disparaître l’agression
humaine en garantissant la satisfaction des besoins matériels et en
instaurant par ailleurs l’égalité entre ceux qui font
partie de la communauté. Je tiens cela pour une illusion »
[72].
En recourant plus d’une fois à ce terme de « cruauté »,
Freud le réinscrit dans une logique psychanalytique de pulsions destructrices
indissociables de la pulsion de mort et qui œuvrent, irréductiblement,
au cœur même du processus de la culture, qu’il s’agisse
du « plaisir pris à l’agression et à la destruction »
(
Die Lust an der Agression und Destruktion), des « innombrables
cruautés de l’histoire » (
ungezälte Grausamkeiten
der Geschichte) ou encore des « atrocités de l’histoire »
(
Greueltaten der Geschichte). Même si le processus du développement
culturel et la voie suivie par le développement individuel sont accolés
l’un à l’autre, il ne faut pas pour autant, nous rappelle
Freud, « céder à la fringale de dépister des
analogies »
[73], car
un « trait distinctif » les écarte l’un de
l’autre : si la recherche du bonheur représente le « but
principal » du développement de l’ « homme
isolé », « dans l’évolution culturelle,
les choses se passent autrement. Ici l’agrégation des
individus isolés en unité collective est de beaucoup le principal ;
le propos de les rendre heureux existe certes encore, mais il est relégué
à l’arrière-plan »
[74].
Et cette tâche, non seulement éthique mais aussi politique, relève
d’une méthode : faire en sorte que ces pulsions cruelles
soient détournées, différées et ne trouvent pas
leur expression dans la guerre ou le meurtre, qui peut conduire « les
hommes d’aujourd’hui » à « s’exterminer
mutuellement jusqu’au dernier »
[75] :
« À partir de notre mythologique doctrine des pulsions, nous
trouvons aisément une formule indiquant les voies
indirectes
(
indirekte Wege) pour combattre la guerre »
[76].
Dans cette remontée aux origines du processus culturel, nous remarquerons
que Freud tient en vis-à-vis, d’une part ce qu’il nomme
les « temps historiques » (
historischen Zeiten),
dont la succession déploie soit un originaire, soit un développement
de l’histoire du sujet ou, par extension, de l’espèce humaine,
et d’autre part, une entité à laquelle les dernières
pages de
Malaise dans la civilisation donnent une place centrale sous
le nom d’« époque culturelle » (
Kulturepoche)
[77].
À notre connaissance, il s’agit peut-être là des
seules occurrences de la notion d ’« époque »
proprement dite dans l’œuvre de Freud. Nous ferions volontiers
l’hypothèse que le terme d’
époque se trouve
convoqué par Freud lorsqu’il est question de ressaisir la singularité
des manifestations du processus culturel ayant conduit à notre modernité
la plus actuelle (
gegenwärtige Zeit), comme si l’« époque »
lui permettait de qualifier non pas tant une période historique donnée
qu ‘un pur
procès, procès qui se déroule,
nous dit Freud, « à part » et « au-dessus
de l’humanité »
[78]
et dans un horizon temporel indéfiniment ouvert, car il s’agit
d’un processus toujours à reprendre — processus et non
progrès, précise Freud. La notion d’« époque
culturelle » viendrait alors qualifier un procès dont J.-B.
Pontalis a pu avancer qu’il se donnait pour un « processus
sans sujet [...] et sans agent, comme tout processus inconscient. Tout comme
l’inconscient n’est identifiable que par ses formations, [...]
personne, ni individu, ni groupe, ni classe, ni nation, ne peut prétendre
incarner la civilisation »
[79].
Ni historique à proprement parler, ni anhistorique
[80],
le procès culturel tel que Freud l’analyse rompt ainsi à
sa manière avec « la dramaturgie mythique de l’époque »
[81],
sans que la psychanalyse renonce pour autant à s’affronter à
l’histoire, et même à l’histoire la plus présente,
celle de « l’époque actuelle », dont les
toutes dernières lignes du
Malaise affirment qu’elle mérite
« une attention toute particulière » en raison
de la violence et de la radicalité des pulsions destructrices
qui la caractérisent.
Si c’est sur le terrain pulsionnel que se pose pour Freud la question
de l’époque, on comprend d’autant mieux que la question
ultime sur laquelle le
Malaise se referme en nous invitant à
la prendre en charge s’annonce comme « la question du
destin
de l’humanité » (
Die Schicksalsfrage der
Menschenart)
[82]. En effet,
la métapsychologie freudienne nous a appris que les pulsions ont un
destin (
Schicksal) : un destin défini par la variabilité
de ses composantes (transformation d’un but passif en un but actif,
substitution ou fixation des objets, déplacement d’une zone érogène
à une autre, etc.). Et les « destins de pulsions »
répondent à une multiplicité de processus de « transformation »
(renversement dans le contraire, retournement sur la personne propre, refoulement,
sublimation). Même si Freud utilise les termes d’« histoire »
et de « développement » à leur propos,
comme nous l’avons vu, ce qui caractérise véritablement
les pulsions, c’est bien leur « destin », et un
destin n’est ni une histoire, ni une évolution ou un développement .
De même, si les « époques culturelles» renvoient
effectivement à certains états de l’humanité —
ou de la « névrose » de l’humanité —
au cours de « l’évolution de la civilisation »,
le « destin » de l’« époque culturelle »
ne saurait pour autant venir s’identifier à une histoire. Certes,
il s’articule à une réalité temporelle en quelque
sorte transhistorique, qui, pour Freud, reste arrimée à ce que
Lacan retranscrira en 1953 sous l’expression de « mythe individuel
du névrosé » (à propos du cas de l’Homme
aux rats) : « [...] si nous nous fions à une définition
qui peut être du mythe comme une certaine représentation objectivée
d’un
épos, pour tout dire, d’un geste exprimant
d’une façon imaginaire les relations fondamentales caractéristiques
d’un certain mode d’être de l’être humain, à
une époque déterminée, on peut dire que, très
exactement de la même façon que le mythe manifeste, sur le plan
social, c’est-à-dire latent ou patent, virtuel ou réalisé,
plein ou vidé de son sens et réduit à l’idée
mythologie, nous pouvons trouver, dans le vécu même du névrosé,
toutes sortes de manifestations qui rentrent à proprement parler dans
ce schéma et dont on peut dire qu’il s’agit à proprement
parler d’un mythe »
[83].
Mais c’est bien plutôt vers l’« actuel »
que pointe le « destin de l’époque culturelle »,
en ce qu’il invite à penser une histoire de ce qui arrive, en un
temps qui est « notre temps », et qu’il viendrait
ainsi définir la tâche présente de la psychanalyse, qui
est aussi son avenir : identifier les formes inédites de la cruauté
contemporaine et ses transformations possibles, c’est-à-dire penser
les figures historiques nouvelles qui déploieront sa mutation.
[0] Sigmund Freud,
Court
abrégé de psychanalyse [1924], in
Œuvres complètes,
« Psychanalyse », vol. XVI (1921-1923), p. 333. Nous nous
réfèrerons désormais à la récente édition
des
Œuvres complètes : Psychanalyse de Freud
entreprise aux Presses Universitaires de France, sous la direction d’André
Bourguignon, Pierre Cotet et Jean Laplanche, au moyen du sigle
OCP, suivi
de l’indication du volume. C’est nous qui soulignons.
[1] On aurait pu assez naturellement
dater le « passage à la psychanalyse » de Freud de
la publication des
Etudes sur l’hystérie en 1895. Mais c’est
effectivement la
Traumdeutung qui fait, aux yeux de Freud, fonction de
pivot.
[2] André Tosel,
« L’époque entre nominalisme et
réalisme »,
Actuel Marx, 2002, n° 32,
« Les libéralismes au regard de l’histoire »,
p. 159.
[3] Freud, on le sait, a
comparé à plusieurs reprises la découverte psychanalytique
à la révolution copernicienne, de par le phénomène
de décentrement qu’elles induisent toutes deux, et va
jusqu’à les considérer comme deux blessures majeures
infligées au narcissisme humain. Cf. « Une difficulté de
la psychanalyse », in
Essais de psychanalyse appliquée,
trad. fr. par M. Bonaparte et E. Marty, Paris, Gallimard, 1973, pp.
137-147.
[4] Hans Blumenberg,
La légitimité des Temps modernes, trad. fr. par Marc
Sagnol, J.-L. Schlegel et D. Trierweiler, avec la collaboration de M. Dautrey,
Paris, Gallimard, 1999 ; cf. 4
e partie, ch. 1 : « Les
époques du concept d’époque », p.
519.
[5] S. Freud,
Court
abrégé de psychanalyse,
op. cit., p.
333.
[6] Nous renvoyons à
l’importante somme que représente l’
Histoire de la
découverte de l’inconscient de Henri F. Ellenberger, trad.
de l’anglais par J. Feisthauer, présentation par E. Roudinesco,
Paris, Fayard, 1994, 976 p. Publié pour la première fois en langue
anglaise en 1970, l’ouvrage, devenu un classique et traduit dans de
nombreux pays, n’a pas reçu en France l’accueil qu’un
tel monument d’érudition méritait : une première
édition française, parue en 1974 (avec un sous-titre :
« Histoire de la psychiatrie dynamique ») est passée
assez inaperçue et a même rencontré des réticences
dans la communauté analytique, qui a reproché à son auteur
de méconnaître la spécificité de
Freud.
[7] Cf. en particulier,
Carl Gustav Carus,
Psyche, zur Entwicklungsgeschichte der Seele
[
Psyché, contribution à la genèse de
l’âme], Pforzheim, Flammer und Hoffmann, 1846 ; Eduard von
Hartmann,
Philosophie des Unbewussten, Berlin, Duncker, 1869 -
Philosophie de l’inconscient, trad. fr. par D. Nolen,
édition revue par l’auteur, 1877, T. 1 : 502 p., T. 2 : 616
p.
[8] S. Freud, « Une
difficulté de la psychanalyse »,
op. cit., p.
145.
[9] S. Freud,
Court
abrégé de psychanalyse,
op. cit., p.
349.
[10]
Ibid.[11] Nous
empruntons cette expression à J.-B. Pontalis,
Ce temps qui ne passe
pas, Paris, Gallimard, 1997. La notion de
« passé/présent » fait aussi l’objet
d’une étude de Jacques Le Goff,
« « Passé/présent », in
Histoire
et mémoire, Paris, Gallimard,1988, pp. 31-58 (ouvrage
précédemment édité chez Einaudi, 1977, 1979, 1980,
1981).
[12] Michel de Certeau,
Histoire et psychanalyse entre science et fiction, présentation de
Luce Giard, Paris, Gallimard, 1987. Cf. le chapitre V :
« Psychanalyse et histoire », p. 97.
[13] Ibid., p.
99.
[14]
Ibid.
[15] Cette
affirmation demanderait peut-être à être modulée. Car
si la distinction entre passé et présent est, en effet, un
élément essentiel de la conception du temps, Jacques Le Goff, dans
l’article précédemment cité montre que le
renouvellement de l’historiographie engage à repenser les rapports
passé/présent et appelle la naissance « d’une
véritable histoire contemporaine, une « histoire du
présent », laquelle « suppose qu’il n’y
ait plus d’histoire seulement du passé, qu’on en finisse avec
une “histoire” qui repose sur une coupure nette du présente
et du passé », cf.
« Passé/présent », art. cité, p.
58.
[16] S. Freud,
Malaise
dans la civilisation [1929], trad. fr. par Ch. et J. Odier, Paris, PUF,
1971, p. 12.
[17] Cf. S. Freud,
« Remémoration, répétition et
perlaboration », in
La technique psychanalytique, Paris, PUF,
1989, p. 110.
[18] S. Freud,
« Constructions dans l’analyse », in
Résultats, idées, problèmes, II [1921-1938],
Paris, PUF, 1985, p. 278.
[19]
Ibid., p. 280.
[20]
Ibid., p. 271.
[21]
Depuis le cas Dora, on sait avec Freud que l’histoire du sujet est
comparable à « un courant qui ne serait pas navigable, à
un courant, dont le lit serait tantôt obstrué par des rochers,
tantôt divisé par des bancs de sable », cf.
« Fragment d’une analyse d’hystérie », in
Cinq psychanalyses, trad. fr. par M. Bonaparte et R. Löwenstein,
Paris, PUF, 1990, p. 9.
[22]
Cf. S. Freud,
Cinq psychanalyses,
op. cit., p.
329.
[23] Nous renvoyons cette
fois à la nouvelle traduction du texte parue sous le titre « A
partir de l’histoire d’une névrose infantile », in
S. Freud,
OCP, vol. XIII : 1914-1915, Paris, PUF, 1988, p.
26.
[24] Cf. Ernest Jones,
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, vol. I :
« La jeunesse, 1856-1900 », trad. par A. Bermann,
Paris, PUF, 1982, p. 319-327. Outre qu’il était
intéressé par l’étiologie des névroses
(
Nouvelle contribution à la clinique et à la
thérapeutique de la névrose nasale réflexe, 1892 et
La névrose nasale réflexe, 1893), le rhino-laryngologiste
berlinois insistait sur le rôle joué par la
périodicité dans la vie humaine, périodicité
qu’il rattache à la sexualité (cf.
Le cours de la
vie, 1906 ;
Trois œuvres concernant la théorie des
périodes, 1924). A côté du phénomène
menstruel, il existerait un groupe de phénomènes
périodiques auquel sont soumis tous les individus de tous âges,
à quelque sexe qu’ils appartiennent, ce qui l’engage à
poser que « le développement de notre organisme se produit par
saccades au cours de ces périodes sexuelles » (citation
empruntée à l’introduction de
La naissance de la
psychanalyse,
op. cit ., p.
5).
[25] Nous noterons que le
terme employé par Freud est celui de
Zeiten, que nous traduisons
aussi par « époques », à la suite de toutes
les traductions françaises de Freud. Nous reviendrons sur ce point dans
notre quatrième partie, pour en dégager les
implications.
[26] La
traduction française de Freud rassemble quelques-uns de ces
« cas » dans le recueil paru sous le titre
Cinq
psychanalyses,
op. cit. (« Bemerkungen über einen Fall
von Zwangsneurose », « Fall von
Paranoia »).
[27]
Nous ne ferons ici aucune référence aux très vifs
débats ayant porté ces dernières années sur le
caractère « narratif » de la psychanalyse. Nous
renvoyons notamment à un numéro spécial de la
Revue
Française de Psychanalyse, intitulé : « Le
narratif », sous la direction de Jean-Louis Baldacci et Michèle
Bertrand, 1998, (LXII),
juillet-septembre.
[28]
C’est le terme que l’on rencontre dans les
Trois essais sur la
théorie sexuelle, texte paru en 1905, mais que Freud n’a pas
cessé de remanier au cours des éditions successives (1910, 1915,
1920 et 1924-25) de manière à y inclure les développements
de sa théorisation. On le rencontre également dans
« Psychanalyse et théorie de la libido » [1923], in
OCP, vol. XVI : 1921-1923, 1991, pp.
181-208.
[29] Le terme
d’Entwicklungsgeschichte der Sexualfunktion est présent
jusque dans l’œuvre tardive de Freud, notamment dans
l
’Abrégé de psychanalyse (commencé en
juillet 1938 et resté inachevé), trad. fr. par A. Bermann,
éd. revue par J. Laplanche, Paris, PUF, 1985, 85
p.
[30] Cf.
Triebe und
Triebschicksale [1915],
Pulsions et destins de pulsions, in
OCP, vol. XIII, pp. 161-185.
[31] S. Freud,
[32] S. Freud,
Trois essais
sur la théorie sexuelle [1905], trad. fr. par P. Koeppel,
préf. de M. Gribinski, Paris, Gallimard, 1987, p.
93.
[33] Ibid., p.
129.
[34] S. Freud,
Abrégé de psychanalyse,
op. cit., p.
16.
[35] Soulignons que
l’« histoire du développement » est une
histoire plutôt ignorée des historiens, alors que les thèses
de Haeckel ont beaucoup intéressé les anthropologues et ceux
qu’on nommait les historiens de la culture pendant la seconde
moitié du XIXe siècle, avant de se trouver vivement
dénoncée par les savants (Mendel) autant que par les
anthropologues à la veille du second conflit mondial.
[36] Lacan a également
opposé développement et histoire, en soulignant que
« l’histoire ne se poursuit qu’en contretemps du
développement » : le développement tend à
« naturaliser » le sujet et donc à annuler
l’histoire puisque le sujet est essentiellement l’effet de ses
déterminations (cf. « La science et la
vérité », in
Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.
875).
[37] J. Lacan,
Le
Séminaire, Livre I :
Les écrits techniques de
Freud, Paris, Seuil, 1975, p.
173.
[38] Nous
n’évoquerons pas dans le cadre de la présente enquête
ici les nombreux débats qui ont eu lieu au sujet de de l’option
phylogénétique revendiquée par
Freud.
[39] S. Freud,
« Selbstdarstellung » [1925] –
Sigmund Freud
présenté par lui-même, trad. fr. par F. Cambon, Paris,
Gallimard, 1984, p. 123.
[40]
En fait, ce modèle de l’histoire du développement renvoie
à un ensemble d’influences qui dépasse sans doute la
référence au seul Haeckel ; il émane d’une
confluence de thèses empruntées d’abord à
l’œuvre de Darwin, puis aux formulations de Spencer, Lamarck, Haeckel
et d’autres. Sur ce point, cf. S. J. Gould,
Ontogeny and Phylogeny,
Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 1977 ; L. B.
Ritvo,
L’ascendant de Darwin sur Freud, Paris, Gallimard,
1992 ; Jacqueline Duvernay Bolens, « La théorie de la
récapitulation de Haeckel à Freud »,
Topique,
2001, n° 75 : « Psychanalyse et anthropologie »,
p. 13-34.
[41] Ernst Haeckel,
Histoire de la création des êtres organisés
d’après les lois naturelles, Paris, Alfred Costes, 1922, p.
224. On peut également citer
Morphologie générale des
organismes, paru en allemand en 1866 et l’
Anthropogénie,
parue en 1874.
[42] Freud
maintient son adhésion aux thèses lamarckismes jusque dans son
œuvre tardive, en particulier dans
L’Homme Moïse et la
religion
monothéiste.
[43] En
1917, Freud écrit à K.Abraham : « C’est une
idée que nous avons eue Ferenczi et moi [...] Notre intention est de
fonder entièrement les idées de Lamarck sur nos propres
idées et de montrer que son concept de ”besoin”qui
crée et modifie les organes n’est rien d’autre que le
pouvoir qu’ont sur le corps les idées inconscientes [...] La
finalité s’expliquerait alors réellement par la
psychanalyse, ce serait l’achèvement de celle-ci. »,
cité par Lucille B. Ritvo
, L’ascendant de Darwin sur Freud,
Paris, Gallimard, 1992, p. 113. Sur l’influence de Haeckel à
l’époque de Freud, cf. en particulier p.
53-76.
[44] S. Freud,
Trois essais sur
la théorie sexuelle,
op. cit., p. 29.
[46] S. Freud, « Vue
d’ensemble des névroses de transfert » [1915], in
OCP, vol. XIII : 1914-1915,
op. cit., p.
290.
[47] Ibid., p.
289.
[48] Ibid., p.
292.
[49] Le texte de Ferenczi
auquel Freud se réfère explicitement est un article paru en 1913,
trad. fr. « Développement du sens de réalité
et ses stades », in
Œuvres Complètes, II, Paris,
Payot, 1970, P. 51-65.
[50] S.
Freud, « Vue d’ensemble des névroses de
transfert »,
op. cit., p.
291.
[51] Ibid., p.
298.
[52] Ibid., p.
300.
[53] « On peut
comparer le contenu de l’inconscient à une population originaire
psychique », cf. S. Freud, « L’inconscient »
[1915], in
OCP, vol. XIII,
op. cit., p..
233.
[54] Freud,
évoquant dans une lettre à Arnold Zweig, sa reconstitution de la
tradition monothéiste, dit : « Mon roman » (S.
Freud-Arnold Zweig,
Correspondance, Paris, Gallimard, 1973, p.162 ;
lettre du 22 février 1936). Nous renvoyons sur ce point à la
remarquable étude de Michel de Certeau,
L’écriture de
l’histoire, Paris, Gallimard, 1975 ; cf. Partie IV :
« Écritures freudiennes », ch. IX :
« La fiction de l’histoire. L’écriture de
« Moïse et le monothéisme », p.
312-358.
[54] S. Freud,
L’Homme Moïse et la religion monothéiste, trad. fr. par
C. Heim, préf. de M. Moscovici, Paris, Gallimard, 2000, p.
237.
[55]
Ibid.
[56] Ibid., p.
238.
[57] Ibid., p.
132.
[58] Ibid., p.
177
[59] I
bid., p.
95.
[60] S. Freud,
L’Avenir d’une illusion [écrit en 1927], trad. fr. par
M. Bonaparte (revue par Freud), Paris, PUF, 1989, p.
61.
[61] S. Freud,
Malaise
dans la civilisation, trad. fr. par Ch. et J. Odier, Paris, PUF, 1989, p.
36. Nous renvoyons à cette traduction sans méconnaître pour
autant la difficulté liée à la confusion entre les termes
de « civilisation » et de « culture ».
Cf. sur ce point Jacques Le Rider, « Cultiver le malaise ou civiliser
la culture », in
Autour du Malaise dans la culture
de
Freud, par J. Le Rider, M. Plon, G. Raulet, H. Rey-Flaud, Paris, PUF, 1998,
p. 79-118.
[62] S. Freud,
Das Unbehagen in der Kultur, Frankfurt am Main, Fischer Taschenbuch
Verlag, 1972, p. 125.
[63] S.
Freud,
Malaise dans la civilisation,
op. cit., p.
50.
[64] S. Freud,
Das
Unbehagen in der Kultur,
op. cit., p.
125.
[65] S. Freud,
Malaise
dans la civilisation,
op. cit., p.
102.
[66] Cf. le second point
de la deuxième partie de
L’Homme Moïse et la religion
monothéiste : « Le grand
homme ».
[67] S.
Freud,
Malaise dans la civilisation,
op. cit., p.
75.
[68] Ibid., p.
107.
[69] Ibid., p.
77-78.
[70] Ibid., p.
77.
[71] S. Freud,
« Pourquoi la guerre ? » [1932], in
OCP, XIX,
1931-1936, Paris, PUF. Cette notion de cruauté est au centre des analyses
que Jacques Derrida a consacrées à la psychanalyse lors des
États Généraux de la Psychanalyse, convoqués
à Paris, en juillet 2000. Cf. Jacques Derrida,
États
d’âme de la psychanalyse. Adresse aux États
Généraux de la Psychanalyse, Paris, Galilée, 2000 ;
« Pulsion de mort, cruauté et psychanalyse »,
Le
Monde, 10 juillet 2000, p.
11.
[72] Ibid., p.
78.[73] S. Freud,
Malaise dans la civilisation,
op. cit., p.
100.
[74] Ibid.,
p. 101. Nous soulignons.
[75]
Ibid., p. 107
[76] S.
Freud, « Pourquoi la guerre ? »,
OCP, XIX, p.
78. Le terme d’« indirectes » se trouve
souligné dans la version anglaise du texte, qui paraît
simultanément.
[77] S.
Freud,
Malaise dans la civilisation,
op. cit., p.
102.
[78] Ibid., p.
77.
[79] J.-B. Pontalis,
« Permanence du malaise », in Le
Temps de la
réflexion, 1983, IV (p. 409-423), p.
409.
[80] Le reproche
d’anhistoricité a souvent été adressé à
la psychanalyse, notamment par J. Le Goff (cf. article cité, p. 54), mais
nous pourrions aisément lui opposer les multiples manières dont
les problématiques freudiennes se rapportent à l’histoire.
Freud lui-même, dans son « Autoprésentation »,
reprochait déjà à Jung en 1925 de
« réinterpréter les faits analytiques en termes
abstraits, impersonnels et anhistoriques, pensant par là faire
l’économie de la sexualité infantile et du complexe
d’Œdipe ainsi que de la nécessité de l’analyse de
l’enfance », cf.
Sigmund Freud présenté par
lui-même,
op. cit., p.
89.
[81] Nous reprenons cette
expression à A. Tosel, article cité, p.
157.
[82] S. Freud,
Malaise
dans la civilisation,
op. cit., p. 107 ;
Das Unbehagen in der
Kultur,
op.
cit., p.
128.
[83] Jacques Lacan,
Le
mythe individuel du névrosé, ou « Poésie et
vérité » dans la névrose [Collège
philosophique, 1953], Paris, Éditions des Grandes-Têtes-Molles de
notre époque, non daté, p. 5.