Le blâme de Pierre K. me semble un peu hâtif. Mais je ne
suis pas mauvais perdant. L’ayant perdu de vue, – il a cessé de
m’écrire comme il a cessé de me voir – je me demande
s’il a avancé.
Cher Monsieur,
Il faut laisser les choses aller. Une
brise inégale secoue le volet clos. Quelques rayons percent par la fente,
on devine un jour blanc, éclairé par un soleil diffus, tiède.
Le ronronnement obstiné d'une tondeuse déroute l’attention,
mais la persienne respire la brûlante senteur de l’herbe coupée.
L’envie de vous écrire et le désarroi d'avoir à sauter
le pas me partage. Jusqu'à présent, je me suis contenté de
toujours repousser à demain le projet de me mettre à l'ouvrage. À force
de surseoir à la promesse - vous donner de mes nouvelles, sans parti pris,
avec régularité - ç’en devient flagellation. Et je
me mets à traîner les pieds, je me rebiffe et je pousse au cul vos
cartons qui attendent mes textes.
Il faut laisser les choses aller.
À lire mes lettres, vous finirez par être convaincu que ma vie se
borne à vagabonder comme cette chatte sans maître avec laquelle
je viens de me trouver nez à nez en sortant de ma chambre pour aller remplir
la cafetière à la cuisine. L'animal, après m'avoir dévisagé à son
aise, est allé frotter son dos contre la rampe de l'escalier comme pour
m'inviter à le caresser. Déconcerté une seconde, je me suis
détourné. Je ne sais toujours pas parler aux chats.
Assurément, je ne fais que rôder dans les rues, aller et venir sur
les quais de gare, attendre les trains, voir passer le temps au bureau, faire
des haltes ici et là pour rêver ou réfléchir. Il m'arrive,
parfois, de faire la tête et d'être saisi d'impatience. J'ai alors
envie de casser la baraque. De quitter ce monde à grandes enjambées,
de dégager le terrain, de faire table rase. En même temps, je ne
puis me cacher que la baraque n'y est pour rien. C'est la convergence de ces
deux mouvements qui compose un mélange explosif et qui m'empêche,
parfois, de trouver le sommeil.
À qui en parler sinon à vous.
Tout à l'heure, en descendant du train, j'ai cligné de l’œil à un
marmot qui n'a cessé de se démener pendant le trajet sous le regard
placide de sa grand-mère. S'immobilisant, debout sur le siège,
il me lorgna, souriant. Mon clin d’œil a-t-il voulu dire : -Bonne
chance, petit, devant la vie. Ce matin, j’étais parti dans
la précipitation. Levé trop tard, j'ai failli rater le train. La
sonnerie du réveil effaça d'un trait tout souvenir de la nuit.
Vacillant, vidé, ce n'est qu'en chemin que j'ai réussi à me
ressaisir un peu.
Alors qu'on n'est jamais sûr d'avoir bien écouté ce qu'on
a cru entendre ni de bien se souvenir de ce que l'on a vu ni, surtout, de se
rappeler de ce que l'on a dit et encore moins de ce que l'on vient de lire, pour
les souvenirs des rêves dont on prend note, on est sûr, au moins,
de n'avoir rien inventé.
Je venais de faire un rêve plein d'espérance et j'eus le regret
de le voir s'achever. Malgré la coupure du réveil, j'étais
heureux. Avant d'ouvrir les yeux, je songeais au manuscrit que mon père
m’a confié dans le rêve et dont l'auteur était un écrivain
hindou. Il s'agissait plutôt d'une épreuve d’imprimerie couchée
sur du papier journal et pourvue d'annotations manuscrites.
Devant prendre le train à 7 heures 10, j'ai rapidement noté les
principaux éléments du rêve. Il réunit, me semble-t-il,
des personnages déterminants.
Maintenant, j'ai hâte d'achever le récit de ce songe magnifique.
J'y tiens le rôle d'un jeune homme passionné, plein d'élan,
animé d'une grande félicité, se démenant, se multipliant
pour rendre service, pousser ses semblables à s'animer, à inventer
une vie nouvelle, une vie d'invention. La clé de voûte de l'histoire
est dans ce coin de bois touffu, sauvage. Mon père porte un manuscrit.
Je me saisis du document qui a la forme des comptes-rendus de la Chambre. Je
saisis, sans tarder, le parti qu'on pourrait tirer du contenu du document. Il
est écrit dans une langue étrangère, en sanskrit, qu'il
faudra traduire. Contrairement à mon père, je ne vois aucun problème à mettre
en oeuvre cette traduction. L'écrit lui a été remis par
un personnage d'une grande distinction, un homme qui, si mon souvenir est exact,
lui en imposait, le Pandit Nehru. Celui-ci se tient dans l'ombre, derrière
mon père, le double pour ainsi dire. Ma mère est là, en
toile de fond, lointaine. Je préciserai que la scène est dans les
jardins opulents de l'ancienne demeure des maîtres de la Faïencerie, à un
carrefour, non loin de l'auberge de Septfontaines, d'où bifurquent les
routes en direction de Mamer, Bridel et Saeul, tous lieux qui me sont familiers
pour y avoir trouvé abri et réconfort.
Bettembourg où je demeure, vous ne le connaissez guère. Cette agglomération
de cheminots, située à quatorze lieues de Luxembourg et à dix
minutes de train, forme une sorte de banlieue de notre ville. C'est un machin
coupé en deux par la voie du chemin de fer et la gare qui voit défiler
des trains internationaux, vers la Suisse, vers l’Italie, vers Paris. Des
trains qui m’ont fait voyager depuis toujours.
La coupure de la localité, je m'en souviens, était naguère
accentuée par une barrière qui gênait la circulation des
voitures. On a donc fait disparaître la barrière et construit un
pont pour l’automobile, hostile aux piétons, qui préfèrent
traverser les passages souterrains. Les femmes vous disent qu’elles ont
peur de les emprunter le soir. Une chaussée interminable serpente d'un
bout à l'autre de la cité, longeant l'église, la brasserie
du Centenaire et le café Mousel. Tournant à droite, elle devient
rue marchande. Elle passe devant le café de Justine et monte vers ce pont
déserté par les piétons. Au delà de l'Auberge du
Parc, qui abrite les bals de l’hiver, elle met à l’alignement
d’innombrables maisonnettes sans attrait, à perte de vue. En quittant
la gare, je prends cette route pour rentrer. Elle dessert les nouvelles cités
qui poussent dans ses prolongements.
Il y a, non loin de l'église, à l’écart du centre,
un vieux château que la commune a acquis pour s'y installer. Un parc public,
ancienne dépendance du château, se déploie à ses abords.
Mais, ces lieux ne sont pas ceux que j'ai l'habitude d'arpenter.
Tout doit pouvoir se dire.
Quand Léon, mon ami, me dit que tout est dans les têtes, c’est
un peu cela - bien qu’il pense, sans doute, à autre chose. Chacun
d'entre nous se meut dans une sorte de mythologie privée dont il n'est
pas disposé à céder quelque parcelle ni à concéder
qu'il fait se déplacer l’autre dans les avenues de sa propre légende.
Première journée printanière. Dans le train, j'avais fermé les
yeux, la tête appuyée sur le dossier de la banquette. Entre les
collines, des images lumineuses ou noires, sans contenu, défilaient comme
projetées par une lanterne magique. La tête ne fait que réverbérer
la douleur éprouvée dans les tripes.
Sincèrement vôtre.
2/05/93
Nous sommes rentrés au cantonnement, Léon et moi, au lendemain
d’un entretien difficile à Aubonne, sur la terrasse du restaurant
de l'Esplanade qui surplombe le vignoble de Morges et, plus loin, le lac de Genève.
Devant la maison, sur le pas de la porte, tournant la clé dans la serrure,
j'ai le sentiment d'être au pied du mur. Terminée la promenade.
Léon parle, moi, j’écoute. De quoi veut-il me persuader?
Il me faut encore défaire ma valise, vider le sac à linge, ranger
les vêtements emportés en voyage. Un peu de répit me soulagera.
Je passerai au village faire quelques courses. Le frigo est vide.
3/05/93
Ce matin, j’ai repris mon travail au bureau après ce bref séjour
au canton de Vaud et en Valais où Léon a passé une partie
de sa vie.
Le ciel est dégagé et une longue journée sans paroles est
devant. Je viens d'échanger des mots anodins au sujet du temps - encore
frais - avec un collègue dans l'ascenseur. J'ai vu qu'il s'est foulé le
pied, mais je n'en ai rien dit. Mon chef, Monsieur Berg qui a souhaité me
parler d'une note que je lui avais préparée est déjà parti
en réunion. Je ne le verrai pas de toute la journée.
Creuser le silence lorsqu'aucune parole, aucun bruit, aucune rencontre ne le
rompra. Il me faudra encore passer à la banque pour encaisser un chèque
et voir au garage pour ma voiture donnée en réparation.
À la descente du train en gare de Luxembourg, je prends l’autobus
de la ligne 20 qui me dépose à l'entrée de la Côte
d'Eich devant la taverne du Petit-Bourg où je m'accorde un répit,
avalant rapidement deux doubles express et fumant quelques cigarettes. Je laisse
trois tabourets entre Madame Maggy et moi. Accoudée au bar, silencieuse,
buvant son café et fumant, elle semble rêvasser. Avant de partir,
elle compose son menu pour le repas de midi. Parfois, je lui adresse la parole.
C'est ainsi qu’elle m’a appris qu'elle est clerc de notaire dans
une étude toute proche. Et il me semble l'avoir déjà rencontrée
quelque part – comme il arrive souvent avec les gens de notre ville - avant
de la retrouver ici. Ses cheveux coupés courts sont devenus blancs et
elle marche en clopinant. A quoi rêve-t-elle?
Léon avait évoqué le suicide de Pierre Bérégovoy
pour s’insurger contre les propos de Mitterrand lors des funérailles
de l’ancien Premier ministre. Le président aurait dit que son ami
et collaborateur avait été livré aux chiens. Qui sont les
chiens?, se seraient aussitôt demandé les journalistes et mon ami
avec eux. Léon avait cessé d’estimer Mitterrand qui l’a
déçu.
Ce rappel d’un souvenir somme toute inutile m’est passé par
la tête quand j’ai traversé la place du Théâtre
toute proche. Contournant l'église des Capucins, longeant la piscine municipale,
récemment rénovée, je me suis hâté vers le
bâtiment du ministère situé boulevard Royal. J'ai la gorge
nouée. Peut-être que je m'irrite d'être en colère contre
Léon.
C'est sûr, cher Monsieur, qu'une après-midi lointaine, je m’en
souviendrais toujours, parcourant l'avenue de la Liberté accroché au
bras de ma mère, je fus soudain saisi d'un pesant sentiment d'ennui et
une voix – tout comme - me dit qu'il n'y a d'issue que dans la poésie.
Nous rentrions, las de lécher les vitrines, toujours les mêmes,
bordant le trottoir de droite en direction de la Gare, qui passe devant le majestueux
bâtiment administratif des Aciéries Réunies. J’imaginais
les maîtres de forges, principaux employeurs du pays, orchestrer les allées
et venues d’une armée de subalternes dans les couloirs sombres de
ce palais sans visage. Je n’y mettrais jamais les pieds, ai-je songé.
Cela me revient parce que, l'autre jour, Léon et moi, nous avons parlé,
une fois de plus, de la nécessité d'écrire.
Meilleurs sentiments
4/05/93
Je commence cette matinée de samedi par faire couler un bain. Avant de
m'y décider, j'ai vidé une cafetière remplie à ras
bord et j'ai fumé. Plutôt qu'une décision, c'est une pente
qui s’est trouvée. Je ne pouvais me surmonter à entreprendre
cette lettre sans être propre, lavé, coiffé, rasé,
habillé. Vous écrire en robe de chambre et en pantoufle? Puis-je
seulement l'envisager ?
Hier matin, entré au Petit-Bourg, j’ai trouvé Madame Maggy
installée seule à l'autre bout du comptoir de ce café faussement
rustique. Comme d'habitude, je laisse trois tabourets d’écart entre
elle et moi. Elle porte un manteau rouge sur sa jupe plissée. Une femme
d’un certain âge aux cheveux paille, une de celles qui se veulent
rajeunies par l'éclat d'un maquillage haut en couleur et des vêtements
tape-à-l’œil avait pris place sur la banquette en bois sombre,
au fond de la taverne. Monsieur Thiel, l'avocat général qui, avant
de se rendre au Palais, vient plonger son nez dans le Républicain Lorrain,
ne devrait pas tarder. Dans son coin, il affiche la mine d’un que le poids
des dossiers empêche de regarder autour de lui.
La première parole que la journée me destine parvient de derrière
le percolateur qui cache Maria, la serveuse : - Un double pour Monsieur?
J'opine de la tête. Je me demande si, prenant l’initiative, je vais
adresser un mot à Madame Maggy. Me souvenant de la remarque de Léon
exprimée la veille : - Cette fraîcheur, ce n’est pas
un temps de saison!, je pourrais lui souffler : - N’est-ce pas la fête
des saints de glace, Mamert, Pancrace et Servais, ajoutant: - Hier soir, j'ai été manger
un poisson frit au marché de l'Octave de Pâques, place Guillaume.
Il a fait drôlement frais dans la baraque du restaurateur. Elle me répondrait :
- L’Octave n'est plus ce qu'elle était. Plus de fanfares ni de processions
dans les rues. La commémoration de la fête à Notre-Dame passe
inaperçue. La dame fardée se verrait obligée de compléter:
- Les gens arrivent en bus et se rassemblent place de la Constitution à cent
mètres de la Cathédrale. Les vrais pèlerins se font rares.
Ce matin, c’est le tour de ceux de St Vith, d'Arlon et de Bitbourg.
Il n’y aurait aucun désaccord entre nous.
Madame Maggy se laisse glisser de son tabouret murmurant : - Allons-y, reprenons
le collier pour le dernier jour de la semaine ! Avant de partir en clopinant,
elle fait encore remarquer à sa voisine: - Quand on a été manger
du poisson, il faut mettre tout son linge à la machine tellement ça
pue!
Meilleurs sentiments
5/05/93
J’éprouve quelque nervosité à me mettre à vous écrire.
Le sentiment en est plus aigu que d'autres jours. Je rédige sans notes,
dansant sur la corde raide à la manière du funambule. Je viens
de terminer une courte sieste et, à l'heure qu'il est, après les
orages de la nuit, un soleil éclatant illumine les toits et les façades
des maisons qui semblent baigner dans les jardins et les champs alentour. L’océan
de lumière m'appelle à m'évader. Pour calmer mon inquiétude
sinon pour gagner du temps, je m'en vais préparer du café à la
cuisine.
J'aimerais, pourtant, connaître votre commentaire sur un certain nombre
de choses dont je me suis entretenu ces jours-ci avec Léon. Du moins de
certains aspects de ces choses, peut-être des désaccords, que le
climat tendu, inconfortable de nos rencontres ne me permet guère d'aborder.
Rien n’échappe à la clairvoyance de mon ami qu’il soutient
d’un regard pénétrant. Est-ce par simple prudence ou politesse
que je m’abstiens de ne lui rien objecter ? Il m’apparaît à l'instant
qu'il n'est pas moins difficile de vous rapporter de quoi exactement je me plains.
Ce dont il faudrait qu'il soit ici question s'enveloppe d'un épais silence,
est enrobé d'une opacité que la lumière ambiante ne réussit
pas à traverser.
Il se peut que la splendeur des jardins me rende simplement impatient.
Bien à vous.
6/0593
Une lettre du ministère de la Culture vient m'annoncer que le secours
dont j'ai bénéficié aux termes d’une loi encourageant
la création cessera de m’être octroyé dès le
mois prochain. On me signifie, sans autre justification, que je ne répondrais
plus aux critères d'attribution auxquels j’ai, pourtant, satisfait
au départ. Ce décret vient me ravir le calme - bien précaire
- que requiert l'écriture. La loi n’ayant subi aucun changement
dans l’intervalle, je m’interroge. Un coup de téléphone
malveillant au fonctionnaire qui distribue les secours serait-il à l’origine
de ce revirement. La lettre est posée devant moi me plongeant dans un
silence alarmé. Je me sens assiégé par un ennemi invisible.
Rien ne servira d’arguer de ce fait.
Quand, ce matin, consigné au bureau, n’ayant pas encore pris connaissance
de la mauvaise nouvelle, m'inquiétant seulement de ce que j'aurais à vous écrire,
j'éprouvais une sorte de bonheur épeuré. Monsieur Victor,
accaparé, comme d’habitude, par ses dossiers et ses rendez-vous,
galopait dans les couloirs où je l'ai croisé par hasard. Je l’entendis
grommeler, en passant, qu'il était si débordé qu'il ne trouverait
pas le temps de me recevoir. Je restais donc sans instructions, tout au loisir
d'attendre l'heure du départ et de voir le ciel dégager le soleil
qu’il voile. Le silence autour de moi me laissa bouche bée. Ne vous
avais-je pas signalé, un jour, que, rentré chez moi, j'aimerais
parfois me voir consoler par la tendre caresse d'une main de femme?
J'irais, dès que je serai sorti d’ici, me détendre au sauna
de la piscine municipale. Retrouver un peu de tranquillité. Mais j'ai
trouvé les portes fermées pour cause de réparation.
Ce soir, je dînerai avec Louise, une amie de longue date. Je n’en
dirai rien à Léon qui n’estime point cette femme.
Affectueusement vôtre.
7/0593
Le repos que je prendrai à mon retour à la maison, un léger
somme , va me préparer, pensé-je, à entrer en correspondance
avec vous. J’étais parti à Esch-sur-Alzette pour y accomplir
quelques formalités obligées qui me sont pénibles. Ces démarches
dont vous connaissez l'objet blessent ma dignité suscitant un sentiment
coupable. Tout se passe comme si j'avais à essuyer l'outrage des passants
dans la rue et des bureaucrates que je dois affronter. La honte qui me ronge
est exaspérée par la fin de non-recevoir qui me fut signifiée
par le ministère de la Culture. Il y a là un fonctionnaire sans
visage qui, sans autre argument, me soupçonne de simuler. On me taxe de
frivole comme si j’inventais d’écrire. Il ne manquerait plus
que ça. Mais au lieu d'être emporté par la colère,
je suis confit d'angoisse.
J'ai résisté à la tentation de noyer l'émoi sous
quelques chopes de bières sachant qu'un tel recours m'affaiblit. Vider
des chopes aurait, assurément, été utile pour servir de
soupape au dépit et pour libérer un peu de bile. Mais je me suis
borné à avaler un verre de Vittel avec un double express dans un
bar de la rue de l'Alzette, feignant de lire Le Monde. Quelques employés
communaux réfugiés au café avant la fermeture des bureaux
vociféraient et tonnaient contre le comportement, à leurs yeux
inadmissible, de l'entraîneur du FC Jeunesse.
L'anxiété dont vous savez qu'elle n’a cessé de dominer
ma vie, ne serait-elle pas la séquelle d'un état de confusion dont
il faudrait démêler les fils, déterminer les tenants et les
aboutissants. Les notes que j'ai prises au fil des ans, s'il est vrai qu'elles
n’ont pas été d'un grand secours à moins d'avoir atténué un
peu ma souffrance, seraient-elles susceptibles d'indiquer des pistes à explorer
comme disent les docteurs que j'ai eu l'occasion de rencontrer ici, il est vrai
sans succès.
J'aimerais connaître votre sentiment à ce sujet.
Ce matin, j'ignorais que j'allais vous entretenir de tout cela estimant être
en mesure de vous parler de choses plus importantes. Je souhaitais pouvoir écarter
d'un revers de main l'incident de la lettre ministérielle. Je comptais
me soulager de sa perfidie par un gros éclat de rire partagé avec
Léon qui n’a que mépris pour les fonctionnaires. J'avais
prévu de vous parler plutôt de ce que, hier soir, une amie m'a raconté de
ses joies et de ses misères. Notre relation continue de comporter un aspect
quelque peu thérapeutique sinon pédagogique. Je m'efforce d'échapper à ce
rôle incommode qu'elle-même dit ne pas pouvoir s'empêcher de
jouer à l'égard des gens avec qui elle travaille. Elle en souffre.
Et je m’aperçois combien je lui suis attaché.
À vous entendre.
8/0593
L'autre soir, je me suis arrêté à l'Auberge du Parc, à l
'entrée de la route de Mondorff, pour boire un verre et entendre causer.
Valério, le garçon italien qui s'occupe du restaurant, ne manque
jamais de m'interpeller dès qu'il m'aperçoit - ce n'est pas toujours
le cas - me lançant: - Comment va, chef? Quant à Claudine, la Thionvilloise,
qui sert les accoudés du bar, elle accueille la plupart d'entre eux en
les saluant de leur prénom, rayonnante et prenant, sans délai,
la commande. Jamais elle ne manque de prodiguer quelques bonnes paroles. Attentive
et de plain-pied avec tout le monde, la petite femme un peu rondelette, mais
jolie, met de la chaleur dans ce bistrot où, le soir, se retrouvent les
pensionnaires de l'hôtel installé à l’annexe :
des voyageurs de commerce, des ouvriers spécialisés et des techniciens,
flamands, wallons, néerlandais, allemands, français, italiens qui
font de la maintenance dans les usines alentour et à la base militaire
toute proche. La cacophonie des palabres, à elle seule, suffit à vous
remonter le moral. Peu de gens d'ici fréquentent l’auberge de Lou,
le patron, que d’aucuns qualifient de «paillasse». Il est vrai
qu'il a l'air d'un clown triste, rébarbatif, acariâtre, qui ignore
votre présence même régulière. Il adresse seulement
la parole à quelques familiers qui viennent là en voisins, comme
le boucher d'en face, son fournisseur. Il y a aussi des gens vivant en marge
de la communauté locale, des rêveurs savourant en silence le tumulte
qui les baigne et désirant rester à distance des controverses qui
font rage autour des comptoirs du village où se pressent les habitués
qui se connaissent. Pour rejoindre ceux-là, il vous faudrait décliner
votre identité et indiquer votre place dans la vie.
Ce soir-là, donc, - voyez que je finis d’en venir ce que j'ai en
tête de vous écrire – plein d’admiration pour Claudine,
je me suis avancé à lui demander comment elle fait pour retenir
le prénom des nombreux clients qu’elle sert. Aussitôt, elle
se lança dans une explication vivace qui l'amena à faire la différence
entre les pensionnaires, clients réguliers et les autres, clients occasionnels:-
De ceux-ci, je connais le verre, dit-elle, joliment. Pour ce qui est des pensionnaires,
je connais forcément leur nom parce que je les inscris dans le livre.
Je fais mon métier, c'est tout. Je parle à tout le monde, mais
je n'aime pas qu'on entre dans ma vie privée. Je me contente de remplir
la caisse du patron et j'aime rentrer, certaine que tout s'est bien passé.
Vous comprenez! Et d'ajouter: - Vous prenez encore une bière, Monsieur?
- C'est l’heure de partir, fis-je. Combien je vous dois?
Tout cela vous paraîtra bien insignifiant, cher Monsieur. Je compte sur
votre indulgence.
Vôtre, affectueusement.
(à suivre ...)