
Actes du colloque de Dimensions de la psychanalyse des 30 septembre et 1er octobre 2017
François Ardeven, Jean-Charles Cordonnier, Yann Diener, Jean-Claude Fauvin, Amîn Hadj-Mouri, Karim Jbeili, Simone Lamberlin, René Lew, Jean-Jacques Moscovitz, Frédéric Nathan-Murat, Thierry Simonelli, Pierre Smet
Paris : Lysimaque, 2018.
ISSN 2608-421X
ISBN 978-2-906419-27-8
512 pp. 20 €. PAF 3 €.
Pour toute commande,veuillez vous adresser à la Lysimaque :lysimaque@wanadoo.fr7 bd de Denain, 75010 Paris
En quoi Mai 68 a-t-il modifié la psychanalyse ne serait-ce qu’au travers du discours de Lacan ?
Aujourd’hui la distance d’avec les « événements » de mai 68 ― et leur cinquantenaire ― implique une gageure : peut-on « éprouver » encore les En-Je (Lacan) de ce « joli mai » ?
Ouverture et fermeture rapides (mais la Commune de Paris a duré à peine plus de deux mois, avec d’autres enjeux ― et les Versaillais sont toujours sur la brèche). Peut-on saisir avec un tel délai ce qui subsiste de ce qu’a été ce chamboulement (qui plus est au moins européen) ?

Cher Monsieur Simonelli,
Dans un monde où les hommes, et la philosophie, sont devenus « fous », il faut, peut-être, pour y résister et s’y opposer, être encore plus… « fous » qu’eux! Il faut témoigner d’une « folie » qui frise le « génie »! Or, un de ces « fous » géniaux fut manifestement Maurice Clavel. Voici ce qu’il a écrit à propos de « Mai 68 » :
« … pareils à leurs exégètes sociologues, ils {les étudiants « gauchistes » ou « soixante-huitards »} ont voulu détruire cette culture et ce monde avec une idéologie de gauche qui lui était empruntée — d’où l’échec (…) … Oui, je sais, j’ai bien vu qu’ils ont voulu se créer eux-mêmes, et qu’ils ont cru quelques instants que c’était fait, et c’est de là que vient d’autant plus leur désespérance et leur vide…
Mais je sais, je suis sûr que tout au fond d’eux-mêmes il y avait autre chose…
(…)
— Mai?… Au plus une Pentecôte sans Esprit!… ». (Maurice Clavel, « Ce que je crois », p. 234)
Mai 68?
» … {Une} Révolution donc, sans idéologie ni tactique. Et dont le risque est grand. Comme nous savons mal cette âme qui nous presse afin d’être libérée, son retour sera d’abord convulsif et névrotique, comme il le fut en Mai… ». (id., p. 198)
Maurice Clavel a su génialement « généraliser » la crise spirituelle de l’Occident en élargissant et extrapolant l’inconscient individuel à… l' »inconscient collectif »! :
« … Mais nous n’avons pas le droit d’éviter le risque, ces convulsions et névroses étant source du salut, et rien d’autre… Il nous faudra sans doute un effort attentif à la fois de psychanalyse et de maïeutique spirituelles, mais il en vaudra la peine. Ainsi peut se gagner, en effet, ce combat de l’inconscient collectif de l’Occident, à l’intérieur de lui-même, contre lui-même, afin de libérer sa transcendancecaptive et de ressusciter l’Homme {savamment « déconstruit » par les « déconstructeurs »!} … ». (ibid.)
(Qu’est-ce que l' »aliénation »?)
« … L’aliénation est d’une transcendance, ou n’est pas … ». (ibid.)
(Maurice Clavel parle dans son livre beaucoup d' »aliénation »! Il savait de quoi il parlait! (voir son livre « Qui est aliéné? »). )
… Autrement dit : la révolution de « Mai 68 » est une révolution spirituelle avortée et inachevée!, et cela parce qu’elle a substitué à l’esprit… l’idéologie, une idéologie « gauchiste »! Au lieu d’être une révolution spirituelle, elle est devenue une révolution idéologique! Elle a ainsi été détournée de ses intentions et de son inspiration initiales! :
« … « Oui je suis à contretemps, à tous les sens de ce mot, ou il faut tout reprendre à zéro ».
(…)
« Mon général, ou bien (…) nous allons tous devenir des veaux à gros et petit engrais, (…). Ou bien cela ne sera pas supporté par ce qui nous reste d’âme. Quelque chose viendra, je parie de l’extrême-gauche. Avec une chance sur deux, j’ose le prophétiser. Tel est mon espoir en la France ».
« Il faut réinventer toute pensée du monde. Aucun système en vogue ne tient ».
« L’esprit s’insurge …. ». …. ». (id., p. 226)
« … Rien d’explicitement chrétien en tout cela (…) — sauf ce prédicateur de la télévision, le Révérend Père Gonzague Motte, qui s’écriait, au fort de la lutte :
(…) « L’homme ne cesse de contredire et de refouler l’énergie de l’Esprit qui, vivant et brimé, se décharge en violence. Paradoxalement, c’est donc cet Esprit même qui, par l’ignorance qu’on en a, devient la source des angoisses et des convulsions. C’est notre nature qui ne nous supporte plus ». … » (id., p. 230)
« … Et eux, les désolés, les veufs, les soixante-huitards, ils me rappellent ceux qui ont perdu un visage…
Et ils en perdent le leur… Est-ce là l’effet d’une idée?…
« Si Mai ne revient pas, nous serons tous malades », leur fais-je dire en un roman où ils se sont reconnus.
(…)
Je crois qu’il y aura une nouvelle fracture. Et cette fois sans idées {sans idéo-logie!}. Ces jours blancs et noirs reviendront — plus noirs, plus blancs, je ne sais…
Est-ce qu’elle se fera, cette Reconnaissance? …. ». (id., p. 235-236)
Cela dit, j’ai lu Votre article sur Fichte et celui sur Schelling. J’ai trouvé fort intéressant le rapprochement que Vous faites entre l’inconscient freudien et l’inconscient créateur, – producteur! -, de Schelling… Fichte m’intéresse pour son idée d' »intersubjectivité » fondée sur le « corps », l' »incarnation » et le « sens », ce qui rapproche sa phénoménologie dialectique de la « théorie de la signification » de Jakob von Uexküll… Il ne faut pas minimiser et sous-estimer la dose de violence qu’exige « l’appel à la liberté de l’autre par l’homme libre » qu’on appelle « recon-naissance ». Il faut, à ce sujet, lire évidemment, entre autres, le « Fondement du droit naturel » de Fichte, mais on peut aussi lire un livre moins connu, mais qui traite bien, et met bien en perspective, le problème en question, à savoir le livre du Père Jésuite Jean Moussé « Cette liberté de violence qu’est le pouvoir », livre dans lequel on peut lire ceci qui me semble important pour bien comprendre le jeu et l’enjeu de la philosophie de Fichte :
« … La reconnaissance ne s’impose pas. Elle ne peut que se recevoir librement, de même qu’elle ne se donne que librement. Celui qui n’est pas reconnu libre-ment par un homme libre n’est pas libre. Pour de nombreux agents de l’activité industrielle, c’est une cause de solitude, de frustration et de souffrance … ». (Jean Moussé, op. cit., p. 24).
Autrement dit, il faut déjà être libre pour rendre un autre homme libre!…
Seul un homme déjà libre est capable de rendre un homme encore plus libre que lui! La liberté n’est pas une donnée ni un droit, mais un… don! C’est un don et le résultat ou produit d’une… demande ou d’un appel!, demande et appel qui recèlent un certain « danger » pour la société, car si on ne répond pas à cet appel, alors, comme dit Jean Moussé, ce désir de reconnaissance se retourne en « cause de solitude, de frustration et de souffrance »!
Cela dit, cet appel à la liberté ressemble étrangement à la… grâce divine! C’est l’amour de Dieu qui appelle l’homme à la liberté en lui proposant, — librement! –, Sa grâce que l’homme peut.. librement accepter… ou refuser! Fichte aurait-il reçu de Dieu sa grâce (l’ « Anstoss », « choc » ou « impulsion »!) et aurait-il transposé ce processus de donation de la grâce dans sa philosophie intersubjective de la liberté dans laquelle, en vérité, l’intersubjectivité « communautaire » précède les sujets appelés à la liberté!? …
… ce qu’aurait aussi fait, de son côté, Maurice Clavel, bien que, curieusement et paradoxalement, il ne considère pas la grâce de Dieu comme un don, mais comme une « sollicitation » ou une… auto-révélation! :
« … Ce qui m’échappait, c’est que la Grâce n’est pas un don. Personne ne la reçoit ni plus ni moins que tout autre, puisque nul ne la reçoit. Comme nous sommes libres, elle nous sollicite. Et c’est cela, le don. Et que nous donne, ou plutôt que nous offre Dieu? Soi-même… … ». (« Ce que je crois », p. 266)
Dieu, dans sa grâce, nous « donne » Soi-même, c’est-à-dire Son « Amour », un amour « révélé » qui se réfracte et se diffracte en ses multiples « manifestations » transformées, par l’Eglise, en autant de « dogmes » et « institutions », institutions « ecclésiastiques » et « religieuses ». Seule cette vision des choses rend possible la pensabilité de la « Foi » et de la « Révélation », l’une n’allant pas sans l’autre! :
« … Foi et Révélation ne peuvent être pensables que si l’on conçoit, que s’il y a, au fond de nous-mêmes, un Dieu vivant et personnel {c’est-à-dire personnifiant!} dont l’amour nous presse.
Oui, ce qui m’échappait, c’était cela : Dieu nous aime.
Il n’a rien à nous dire que ce message-là. C’est le temps et le monde et notre résistance qui le réfractent ou le diffractent en Vérités Révélées ou Dogmes. C’est notre condition {et notre « situation » dans le monde!} qui divise l’unique Vérité en toutes ces Vérités, et le lieu et le lien de ces divisions, c’est notre Histoire », y com-pris l’Histoire de l’Eglise et ses « querelles de clochers » à propos de la « véritable nature » de Dieu! …
(voir, pour cet amour qui (nous) « presse » et se « révèle » à nous en nous « révélant » à nous-mêmes , mon e-mail)
Cette insistance sur la « grâce » me fait dire qu’il est vain et inutile de continuer à opposer, — en philosophie! –, « philosophie » et « religion », « raison » et « foi », car, dans ces philosophies « auto-biographiques » (celles de Fichte, de Schelling et de Maurice Clavel), il ne s’agit, en vérité, ni de philosophie, ni de religion, ni de raison, ni de foi, mais uniquement et exclusivement de… « grâce »!
Le livre de Maurice Clavel n’est, certes, pas un grand livre philosophique qui élabore et développe un vaste « système » philosophique (comme ceux de Fichte, de Schelling et de Hegel!), mais c’est, à la vérité, mieux que ça! : une « histoire » (courte et rapide!) de la philosophie et de la théologie mise en perspective par une « auto-biographie spirituelle » personnelle! C’est un livre qui, aujoud’hui!, mériterait d’être lu et… re-lu!
Bien cordialement
Alain Muller