M.-D.-T. de Bienville
Docteur en médecine
La nymphomanie ou traité de la fureur utérine
Dans lequel on
explique avec autant de clarté que de méthode, les commencements
et les progrès de cette cruelle maladie, dont on développe les
différentes causes ; ensuite on propose les moyens de conduite dans
les diverses périodes, et les spécifiques les plus
éprouvés pour la curation,
(Amsterdam, 1771,
in-8°)
Dr X. André :
Notice sur l’auteur (1886)
Malgré les recherches les plus consciencieuses nous
n’avons pu découvrir ni l’année ni le lieu de
naissance du Dr De Bienville. La plupart des recueils biographiques
et des dictionnaires de médecine ne font même aucune mention de son
nom ou de ses écrits. Éloi, dans son Dictionnaire de
Médecine, lui consacre quelques lignes que nous retrouvons
reproduites à peu près littéralement dans la Biographie
universelle de Weiss, ainsi que dans celte des éditeurs Didot.
À ces exceptions près, rien. Le Dictionnaire da Sciences
médicales du Dr Dechambre, un recueil pourtant
considérable, ne fait non plus aucune mention de notre auteur.
Quand
on considère que De Bienville vivait dans la dernière
moitié du siècle passé, qu’il était un
praticien renommé, comme en témoigne Éloi, qu’il a
publié plusieurs travaux dont un tout seul, son Traité de la
Nymphomanie, a du lui assurer une grande notoriété
puisqu’il a eu deux éditions françaises, une anglaise et
deux allemandes, on peut s’étonner à bon droit de
l’oubli dans lequel il est laissé aussi injustement.
De
Bienville, s’il n’était pas né en France, devait du
moins en être originaire. Son nom est celui d’une très
vieille maison de souche française dont plusieurs membres se sont
illustrés tant au service de la France qu’à celui du Canada
et qui, notamment, a donné un gouverneur à la Louisiane. Notre
auteur appartenait-il à cette lignée de gentilshommes ? Cette
supposition n’offre certes rien d’invraisemblable.
Quoi
qu’il en soit, nous pouvons inférer de certains passages de la Nymphomanie, que De Bienville avait consacré plusieurs
années de sa jeunesse à des voyages dans le nord de
l’Europe, ce qui laisse supposer qu’il devait se trouver dans une
situation de fortune assez favorable. Après avoir reçu le grade de
docteur, probablement dans une des Universités de Hollande, il
s’établit à Rotterdam d’abord, à la Haye
ensuite. Dans cette dernière ville il paraît avoir pratiqué
son art avec un certain succès. D’après nous, De Bienville.,
ayant réussi de la sorte à se créer une clientèle,
aura continué à habiter la capitale hollandaise et doit y
être mort quelques années avant ou quelques années
après le commencement de ce siècle.
Nous connaissons de lui :
1° La Nymphomanie. Amsterdam, 1771, in-8°. Idem, 1788,
in-12 ; une traduction allemande parue à Amsterdam en 1772 ;
une anglaise, publiée à Londres en 1775 ; une seconde
allemande, faite par A. Hiltenbrandt, imprimée à Presbourg en
1782 ; 2° Le pour et le contre de l’inoculation de la petite
vérole, ou dissertation sur les opinions des savants et du peuple sur la
nature et les effets de ce remède. Rotterdam 1771, in-8°;
3° Recherches théoriques et pratiques sur la petite
vérole. Amsterdam, 1772; 4° Traité des erreurs
populaires sur la santé. La Haye, 1775, in-8°; dont une
traduction allemande par Kritzinger, publiée à Leipzig,
1776.
La Nymphomanie est à coup sûr un ouvrage aussi
curieux par sa matière que remarquable par la façon sagace dont
l’auteur a traité son sujet. Encore aujourd’hui ce
traité peut être consulté avec le plus grand fruit, car sous
le rapport pathologique, il laisse fort peu à désirer. Nous
n’en dirons pas autant des moyens de curation prônés par
l’auteur, lesquels, en plus d’un endroit, sont en contradiction
évidente avec les connaissances thérapeutiques que nous
possédons actuellement. Cependant, même sous ce dernier rapport,
les indications de l’auteur inspirées par une réelle
expérience méritent d’être examinées.
La
nouvelle édition que nous soumettons au public médical et
lettré est à très peu de chose près la fidèle
reproduction de la seconde édition publiée par De Bienville
lui-même. Les quelques corrections que nous nous sommes permis de faire
sont purement grammaticales et nous semblaient indispensables. Le texte est
resté intact, quoique, en maint endroit, il eût peut-être
gagné à une légère révision.
M.-D.-T. de Bienville : Préface de l'édition originale
(1771)
Certains préjugés peut-être s’opposeraient
à mon but, si je ne commençais par rendre compte au public des
raisons qui m’ont engagé à traiter et à approfondir
une question aussi importante et aussi délicate que celle-ci. Le premier
soin d’un auteur doit être de s’acquérir de la
confiance sur la nature des objets qu’il propose ; ce n’est
point encore assez, il doit même prouver qu’il mérite cette
confiance. Ses recherches et ses découvertes heureuses et prudentes, ses
principes évidents, ses preuves morales et physiques, la netteté
de sa méthode, la vérité et la facilité des moyens
qu’il emploie, la nouveauté même de son sujet et de sa
façon de démontrer, sont la route qu’il doit prendre pour
persuader sans tromper, pour secourir sans être blâmé, et
pour réussir sans craindre ou les faux préjugés, ou les
envieux.
Sans chercher à pénétrer les motifs
qu’ont eus les auteurs anciens et modernes de laisser cette matière
dans l’obscurité du silence, ou du moins de ne
l’ébaucher qu’imparfaitement, je m’en tiendrai
seulement à exposer les raisons que j’ai eues de la traiter ex
professo.
Le célèbre Astruc, à la fin de son
traité des Maladies des Femmes, nous en a laissé un petit
essai latin qui parait avoir échappé avec peine à la
modestie de sa savante plume ; encore a-t-il affecté de
l’écrire en cette langue pour le dérober aux yeux du
vulgaire, et n’en donner la connaissance qu’aux hommes instruits et
obligés par état de remédier aux désordres de la
nature.
Je n’oserais condamner l’excès de modestie
d’un homme si respectable ; mais je ne crois point que son silence
soit une loi. Je sais que tout homme qui écrit pour être utile
à ses semblables, doit connaître les vraies bornes de la pudeur et
s’y soumettre ; et, bien loin de manquer à ces lois
sacrées, je suis persuadé que les moyens que j’emploie ne
peuvent que tendre à affermir cette vertu. Quel motif plus puissant et
plus sûr pour établir son empire, que d’offrir aux yeux des
personnes mêmes du sexe le tableau vif et frappant des maux affreux et
incroyables prêts à accabler une jeune fille, au premier pas
qu’elle fait pour sortir de la voie de
l’honnêteté ? Puisse mon pinceau être assez
expressif et mes couleurs assez naturelles pour inspirer toute l’horreur
qu’on doit avoir d’un pareil vice ! Puisse mon secours servir
à vaincre de si dangereuses faiblesses !
L’esprit humain,
borné par lui-même, séduit et aveuglé par les
passions, est bien plus sensible à la crainte d’une punition
physiquement démontrée, qu’aux menaces d’une
correction moralement établie que l’éloignement rend peu
touchante, et dont l’espérance efface le terme, la mesure, et
souvent la réalité. Quelles obligations le public n’a-t-il
pas à l’énergique traité de
l’Onanisme ? Quelle vertu n’ont pas ces images vraies et
effrayantes que le célèbre Tissot y peint avec force ?
Combien de milliers de jeunes gens ont-ils évité, par ces avis,
l’abîme où ils allaient se plonger ! Que de milliers
encore s’en sont retirés par son secours, au moment de périr
au milieu de ce désordre, peint avec tant de vivacité et de
vérité dans son ouvrage !
Au reste, peut-on regarder
comme dangereux un livre qui ne tend qu’à détourner
d’une volupté illicite, à effrayer les jeunes personnes qui
pourraient avoir du penchant pour cette malheureuse manie, et à retenir
la fougue vicieuse du tempérament, par des leçons puissantes, et
par des principes et des conséquences puisées dans la nature faite
pour persuader ?
Si cet ouvrage vient à tomber entre les mains
des jeunes personnes, soit par l’inattention des pères et
mères, soit par la négligence des personnes faites pour veiller
à leur éducation, soit enfin par la séduction de quelques
âmes libertines qui ne manquent jamais d’artifice pour se procurer
l’entrée des maisons honnêtes, si en un mot par tel accident
que ce puisse être une jeune fille se trouve à même de lire
ce livre, qu’en arrivera-t-il? Rien. Elle sera dans le cas, tout au plus,
de gémir sur l’assemblage prodigieux des imperfections auxquelles
son sexe est sujet, et sur les causes infiniment multipliées de son
dérangement et de son entière destruction.
Les connaissances
prématurées qu’elle sera à même
d’acquérir par cette lecture, ne serviront point à
l’enorgueillir ni à la corrompre ; elle sentira la
fragilité de sa nature, elle respectera et chérira même des
principes qui la garantiront certainement du naufrage prochain auquel le sexe
est exposé par sa faiblesse.
C’est pourquoi, bien
persuadé du peu de mal que peut faire mon ouvrage, je n’ai point
hésité de le mettre au jour, par rapport au bien réel
qu’il doit produire. Car quels avantages n’en pourront pas tirer les
pères, les mères, et toutes les personnes chargées de
l’éducation des jeunes filles ? Avec quelle connaissance et
quelle discrétion ne pourront-ils point diriger et éclairer les
dispositions naissantes de ces tendres élèves ? Et combien ne
s’estimeront-ils pas heureux de pouvoir devenir eux-mêmes les
médecins secrets d’une maladie capable de couvrir de honte celle
qui en est attaquée, et de causer les plus cruels chagrins à ceux
qui ont donné le jour à cette infortunée ?
D’ailleurs, je ne vois aucune raison solide qui puisse forcer, ou
simplement autoriser la médecine à garder le silence sur un mal
qui ne doit pas être un objet moins important que les autres de ses
recherches et de ses secours.
Un auteur célèbre, aussi
recommandable par sa piété que par sa connaissances dans les
principes de l’art de guérir, qu’il a
développés avec une érudition, une méthode et une
éloquence admirables, cet auteur respectable a mis en question s’il
était permis à un médecin honnête de donner des
préservatifs contre les accidents provenant d’un crime auquel on ne
peut penser sans horreur.
Il n’a pas craint de se répondre
à lui-même, que chaque science devait se borner à son objet,
et en même temps s’en occuper tout entière ; qu’en
conséquence, le mal physique étant l’objet de la
médecine, tous les accidents qui en résultaient, exigeaient
nécessairement l’étude et les recherches du médecin,
non seulement pour appliquer les remèdes aux maux actuellement existants,
mais encore pour trouver des moyens capables de les prévenir, sans faire
attention à l’horreur de leur principe. Il n’appartient
qu’à Dieu de faire trouver au coupable la mort dans son propre
crime ; c’est à nous de trembler en adorant
l’équité de ses jugements ; mais nous ne devons pas
cesser d’implorer et d’imiter, selon notre pouvoir, son excessive
miséricorde. Je dois moi-même ce témoignage à la
vérité et à sa clémence infatigable ; car
j’ai vu plusieurs malades dans un danger imminent ; et si j’ai
désespéré de leur rétablissement,
c’était plutôt à cause de leurs blasphèmes et
de leurs imprécations continuelles, que par la nature de leur mal ;
j’ai vu ces mêmes malades recouvrer une santé parfaite, effet
aussi étonnant qu’imitable de la divine miséricorde.
Si
un médecin est donc obligé par état de travailler non
seulement à la guérison d’une maladie quelconque, mais
encore, s’il est possible, à en prévenir l’existence,
pourra-t-on le blâmer sans injustice, lorsqu’il prend la voie la
plus certaine et la plus générale pour arriver au but qu’il
se propose ?... Voila le cas où je me trouve. La maladie dont je
traite n’est point une chimère, elle n’est que trop
réellement existante dans le sexe, elle n’y fait tous les jours que
des progrès trop rapides. Quand tout le monde me nierait la
vérité de ce que j’avance, je serais obligé de
m’en rapporter à l’évidence de mes connaissances et de
mes découvertes.
Je suis donc fondé à en
développer les causes et les variations, et mon devoir exige que
j’en propose les remèdes.
À cette première
réflexion, il en succède une autre plus essentielle à la
conservation de l’espèce. Parmi les moyens propres à
être opposés à la contagion, il s’agit de choisir le
plus efficace, et celui dont la connaissance peut devenir la plus sûre, la
plus prompte et la plus universelle. Or que peut-on imaginer de plus capable
d’obtenir ces différents succès, qu’un ouvrage dont
toutes les vérités sont sensibles, dont les expressions, moins
éloquentes que naturelles et effrayantes, sont autant de foudres capables
d’étonner les têtes les plus opiniâtres et les plus
forcenées ?
Je serai trop heureux si mes réflexions
peuvent être de quelque utilité à la société.
Sans doute l’amour du bien public qui conduit ma plume ne me répond
pas de son succès. Peut-être quelques savants daigneront-ils
critiquer cet ouvrage : je souhaite que des sentiments pareils à
ceux qui m’ont porté à le faire, les engagent à en
dire leur avis. Le public ne pourra qu’y gagner ; je serai toujours
glorieux d’être humilié, puisque je pourrai me
féliciter au moins d’avoir tiré des ténèbres
une matière intéressante, mon ouvrage dut-il y être
lui-même plongé par un autre bâti sur ses ruines. Je
n’ai point une idée assez avantageuse de mes connaissances pour me
croire exempt d’erreu ; puisse seulement quelqu’un plus digne
que moi se rendre maître de la carrière que je n’ai fait
qu’ouvrir. Je céderai sans rougir, et même avec plaisir,
à des vérités rendues plus frappantes, à des
principes plus sûrs, et à une éloquence plus
énergique et plus effrayante.
Quoi qu’il en soit, c’est
moins pour les gens de l’art que j’écris, que pour le commun
des hommes et des femmes qui, simples dans leurs pensées, me sauront bon
gré de la simplicité des miennes. L’expérience leur
montrera que je suis sincère dans les images que je leur offre, et le
succès de mes remèdes les rendra reconnaissants envers moi par le
cas qu’ils feront de mon travail.
Voici l’ordre que je
m’engage à observer dans cet ouvrage.
Dans le premier
chapitre, je prouverai la faiblesse du sexe par sa construction organique, afin
de donner une suffisante connaissance de la nature des fibres et des muscles qui
jouent le principal rôle dans les accidents de la matrice.
Dans le
second, je ferai voir en général ce que c’est que la nymphomanie ou fureur utérine.
Dans le troisième,
j’en déduirai les causes et les divers accidents.
Dans le
quatrième, je parlerai de la différence de ses degrés et de
ces symptômes.
Dans le cinquième, j’établirai
quels en sont les signes diagnostiques et pronostiques.
Dans le
sixième, je donnerai des méthodes de guérir, et
j’indiquerai les spécifiques les plus certains pour les
différents périodes. Je ne déguiserai pas le peu
d’espoir de guérison qui reste à celles qui sont parvenues
au troisième et dernier période. J’indiquerai
néanmoins les spécifiques les plus éprouvés, et je
donnerai les règles de conduite les mieux entendues pour guérir,
si toutefois cela est encore possible, ou au moins pour obvier au
désespoir auquel une malade est toujours prête à se livrer
dans l’extrémité de ce mal.
À la fin on trouvera
un Appendice de formules auxquelles on aura recours suivant leur
numéro ; et afin que l’on ne se trompe pas sur les doses
qu’on doit employer, je vais expliquer ce que l’on entend par poids
et mesure en médecine.
La livre n’a que douze onces ;
l’once contient huit drachmes ; la drachme trois scrupules, le
scrupule vingt grains ; le grain pèse un grain d’orge.
La
pinte de Paris est de trente-deux onces ; la chopine de seize ; le
demi-setier de huit ; le poisson de quatre, et le demi-poisson de deux
onces de liqueur. Le gobelet est la huitième partie d’une pinte. La
cuillerée est une cuiller d’argent ordinaire, qui contient une
demi-once de liqueur. La poignée est désignée par m.
j. ; c’est ce que la main peut contenir. La pincée est ce qui
peut être pris entre les trois doigts; elle est désignée par
pug. j. Par aa ou ana, il faut entendre, de chacun ;
par Q. s. une quantité suffisante ; par S. A. suivant
l’art ou les règles de l’art ; par B. M. bain-marie, et par B. V. bain de vapeur. Avec ces petits
éclaircissements, il sera possible à tout le monde de faire usage
de mes formules sans rien risquer. Je désire bien ardemment qu’on
se serve de cet ouvrage avec autant de succès que j’y ai
employé de travail, d’attention et de candeur, en me
dépouillant en faveur du public de quelques connaissances que bien des
gens auraient conservées comme de rares secrets. C’est un reproche
qu’on pourrait faire à juste titre à quelques gens de
l’art, assez célèbres d’ailleurs. Est-ce petitesse
d’esprit ? est-ce un intérêt sordide ? De quelque
côté qu’on les envisage, ils sont également
méprisables. J’en ai entendu plus d’un se féliciter de
n’avoir donné au public que ce qu’ils voulaient bien perdre,
et d’avoir réservé pour eux seuls les vrais
spécifiques propres aux maladies dont ils ont traité. On
n’est point surpris de trouver cette façon de penser chez un
charlatan; mais peut-elle exister dans une âme honnête, noble et
humaine ?
Chapitre 1