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Thierry Simonelli

L’Esquisse d’une psychologie scientifique (1)

Partie 1 Partie 2 Partie 3

La rédaction de l’Esquisse

Début 1895, Freud est en pleine rédaction de l’ouvrage qui portera le titre de « Les Études sur l’hystérie ». En mars de la même année, il écrit à Fliess qu’à côté de sa maladie, il se souvient tout juste avoir écrit quelque cinquante-deux pages sur la psychothérapie de l’hystérie. Notons également que l’épisode de l’opération du nez d’Emma Eckstein se situe également début mars 1885.

La première mention de l’Esquisse est faite dans une lettre datée du 28 mars 1895. Freud s’y plaint. Il s’y plaint de la Eckstein, il s’y plaint de sa propre santé, il s’y plaint de sa dépression, et puis, il s’y plaint de sa Psychologie. Une seule phrase : « La Psychologie me tracasse beaucoup. [1] »

Le 11 avril, Freud annonce qu’il a trop travaillé à sa psychologie, qu’il n’avance plus, et qu’il la met de côté pour le moment. Il parvient tout juste à avancer dans le manuscrit « avec Breuer ». La rédaction de l’Esquisse se fait donc en parallèle à celle des Études sur l’Hystérie.

Le 24 avril, Freud se plaint à nouveau. Sa Psychologie pour le neurologue ne lui permet pas de trouver la paix. Il se sent surmené à nouveau, et compte la mettre de côté.

Le 25 avril, Freud explique qu’il ne peut pas vivre sans une passion dévorante, sans un tyran. Au service de cette passion, de ce tyran, écrit-il à Fließ, je ne connais pas de mesure. Et Freud de poursuivre : « La psychologie est mon but depuis toujours. Et je me suis tellement approché de ce but depuis que je suis tombé sur les névroses. »

Deux questions préoccupent Freud :
  1. Comment concevoir une doctrine des fonctions psychiques si on y introduit un point de vue quantitatif : une « économie de la force nerveuse » ?
  2. Quelles leçons tirer de la psychopathologie pour la psychologie normale. Car une approche globale satisfaisante de la psychopathologie n’est possible que si l’on peut les renouer à des idées claires sur les processus psychiques normaux.

C’est à cette tâche que Freud s’est attelé les dernières semaines, et c’est à cette fin qu’il « fantasme, traduit et devine [2] ».

Mais si la Psychologie n’avance que péniblement, le travail clinique, lui, semble avancer aisément. Freud se réjouit même de tenir entre ses mains le « noyau de la chose », c’est-à-dire de la névrose. (BaF, p. 131)

Le 12 juin, Freud transmet à Fließ les premiers signes d’une réussite prochaine. La psychologie semble avancer, mais il ne peut pas encore l’exposer à son ami : ce serait envoyer un fœtus de 6 mois au bal [3].

Le 6 août enfin, Freud proclame qu’il a enfin réussi à comprendre la défense pathologique. Ce qu’il avait déφà saisi sur le plan clinique, acquiert donc une explication psychologique.

Le 16 août, la joie s’est envolée à nouveau. Les nouvelles difficultés semblent insurmontables. Au départ, écrit Freud, je ne voulais expliquer que la défense, mais je me retrouve face aux énigmes de la nature. Il lui a fallu trouver une explication à la question de la quantité, du sommeil, de la mémoire, soit à l’ensemble de la psychologie.

Le 15 septembre, Freud rapporte à Fließ qu’il vient de réussir une première « esquisse de la psychologie » dans un voyage de train. En fait, Freud avait visité Fließ le 4 septembre.

Le 23 septembre, Freud explique à Fließ qu’il lui écrit si rarement parce qu’il se consacre entièrement à cette « psychologie » qui lui est destinée. C’est l’affirmation transférentielle la plus claire : l’Esquisse s’adresse à Fließ. Par ailleurs, le projet semble avancer et Freud se réjouit de résoudre même les problèmes les plus difficiles avec aisance. Freud est convaincu que le motif des rêves consiste dans la satisfaction de souhaits.

Le 8 août, Freud expédie les deux premiers cahiers, les deux premières parties de son Esquisse à Fließ. Il retient la troisième partie qui traite de la psychopathologie du refoulement, parce qu’il ne voit pas encore très clair sur ce sujet. Ce n’est pas le côté mécanique du refoulement qui pose problème, mais son explication (Aufklärung).

Le 20 septembre, Freud triomphe : lors d’une nuit de travail fertile, le secret s’est enfin révélé. Tout semble prendre, tous les rouages semblent s’engrener. Et Freud écrit : « on avait l’impression que la chose était vraiment une machine et se mettrait à tourner tout seul prochainement. » Il rajoute : ce n’est que l’effort de te communiquer mes pensées qui a clarifié la chose.

Le 31 octobre, premiers doutes à nouveau : « Je pense vraiment que les rouages s’engrènent, écrit Freud, mais je ne suis plus tellement convaincu des rouages. » Freud les échange incessamment contre d’autres rouages. Il observe également que les manuscrits expédiés en août semblent déjà partiellement dépassés.

Le 8 novembre, Freud annonce qu’il a mis de côté sa « psychologie » et ses manuscrits. Il n’en peut plus et doit, de toute manière, s’atteler à la rédaction des paralysies infantiles. En même temps, il fait parvenir un manuscrit sur la migraine à Fließ.

Le 29 novembre, Freud écrit que désormais, il ne comprend plus ce qui l’a pris en rédigeant cette psychologie. Il ne comprend plus l’état d’esprit dans lequel il a couvé cette chose et il ne sait pas comment il a pu en faire part à Fließ.

Le 3 décembre, une autre naissance a lieu à la maison Freud : une petite fille du nom d’Anna est née. Garçon, elle aurait porté le prénom de Wilhelm...

En réalité, Freud ne mettra jamais vraiment de côté cette Psychologie. Elle ne cessera de revenir tout au long des différentes métapsychologies de son œuvre et en premier lieu, dans le chapitre 7 de l’Interprétation des rêves.


L’Esquisse

L’Esquisse d’une psychologie, suivant le nom des éditeurs allemands – les français y ont rajouté le « scientifique » - parait pour la première fois en 1950.
L’Esquisse se compose de trois parties dont la première est de loin la plus importante en nombre de pages. Cette première partie, sans titre, traite des principes de base de l’explication neurologique, de la douleur, de la conscience, de l’expérience de satisfaction, des affects et des souhaits, du fonctionnement de l’ « appareil » psychique, du moi, des souvenirs et des jugements, de la pensée et de son rapport à la réalité, des processus primaires, du rêve, etc.
La deuxième partie porte le titre de « psychopathologie » et traite principalement de l’hystérie et des défenses pathologiques.
La troisième partie traite des processus psychiques normaux. C’est afin de mieux caractériser les processus pathologiques que Freud a ressenti la nécessité de décrire les processus normaux.
L’adjonction du qualificatif « scientifique » dans la traduction française correspond en effet au but que Freud exprime dès le premier alinéa de son Esquisse :


« C’est l’intention de fournir une psychologie scientifique [naturwissenschaftliche], c’est-à-dire de présenter [darstellen] des processus psychiques comme états quantitativement déterminés de parties matérielles pouvant être montrées [aufzeigbar] et de les en rendre intuitifs et de leur ôter toute contradiction. Contenues sont deux idées principales :
  1. ce qui distingue activité et repos est à concevoir comme Q, qui sont soumis à la loi générale du mouvement
  2. comme parties matérielles, il faut admettre les neurones.
N et Qe – De telles tentatives sont courantes aujourd’hui. [4] »


Malgré le style quasi télégraphique de ce passage, l’idée de base de Freud semble assez claire. Il s’agira de représenter les phénomènes psychiques sous forme de phénomènes neurologiques. On remarquera l’abstention de toute déclaration causale dans la formulation de Freud. Freud n’écrit pas : il s’agira de fonder, d’appuyer ou de déduire le psychique du neurologique. Le rapport entre le psychologique et le neurologique, tel que Freud l’énonce est de présentation ou de représentation. Ce qui est psychique est représenté sous forme de processus neurologiques.[5]
Freud souscrit en fait à une position épistémologique qui reprend l’idée du parallélisme psycho-physique de Hughlings Jackson[6], mais qui semble surtout fidèle au monisme ontologique de Ernst Mach[7].

Les deux principes de base sur lesquels Freud entend appuyer cet essai de représentation sont : la quantité et les particules matérielles, les neurones[8].
Pour ce qu’il en est de ces derniers, la chose semble assez claire ; il s’agit des cellules nerveuses. Précisons néanmoins que dans le manuscrit de Freud, le N écrit en latin, désigne les cellules nerveuses et le même N, écrit avec une lettre gothique manuscrite, désigne le système nerveux en général.

Pour ce qu’il en est de Q, les choses semblent d’emblée un peu moins évidentes. Freud introduit deux abréviations dès le départ : Q et Qe, sans pour autant les définir ou les distinguer explicitement. La différence ne deviendra claire que dans la suite du texte. Q désigne la quantité et cette quantité pourra se trouver au repos, dans le cas de l’investissement d’un neurone, ou en mouvement, en « transfert », dans le cas d’une activité neuronale.
L’un des buts recherchés par Freud – supprimer toutes les contradictions de la représentation – semble ainsi condamné dès le départ. Car la quantité, pouvant elle-même se trouver soit au repos soit au mouvement, ne peut donc permettre de distinguer le repos du mouvement. Le repos et le mouvement sont des états ou, horribile dictu, des qualités de la quantité.
Les « lois du mouvement » mentionnées par Freud, permettent peut-être d’avoir une vision des choses plus cohérente. Car le terme même « lois du mouvement » semble faire référence aux lois mécaniques de Newton, dont le bien connu principe de base est : « Tout corps persévère dans l'état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n'agisse sur lui, et ne le contraigne à changer d'état. »
Cette formulation est intéressante en ce qu’elle correspond, en partie, à la loi physiologique de la conservation de l’énergie à laquelle Freud se réfère en termes de « principe d’inertie », c'est-à-dire à l’homéostasie[9] des organismes vivants. Freud semble donc non seulement entendre que la psychologie peut être représentée sous forme de neurologie mais, allant plus loin, que la neurologie ou la neurophysiologie elles-mêmes recourent à des lois qui ne contredisent en rien celles de la mécanique newtonienne. La récurrence du qualificatif « mécanique » dans le texte de l’Esquisse, ainsi que les lettres à Fließ pourrait également être lu dans ce sens.

Revenons au premier principe de la « psychologie », le principe de l’inertie des nerfs : le neurone tente de se défaire des Q. Et Freud en déduit que la construction, le développement et le fonctionnement des neurones doivent être conçus selon ce principe.

Deux remarques :
1. Ce principe peut être entendu de deux manières assez différentes. Ou bien, on peut lire que les neurones tentent de se défaire de toute Q, et de se maintenir à l’état de Q zéro. L’idée serait alors semblable à celle de la pulsion de mort, que Freud développera 25 ans plus tard. Ou bien, on peut entendre que les neurones tentent de se protéger de toute quantité excessive. Les neurones ne tendraient plus vers le zéro, mais vers un équilibre.
En fait, Freud soutient les deux. Pour certains neurones – les neurones de la sensation, ou le système-φ – il est en effet question d’éliminer purement et simplement toute Q en provenance du monde extérieur. Il en va de même pour les neurones du système-ω, le système de la conscience. Pour d’autres neurones – les neurones du système psychique, le système-ψ – il faudra supposer la deuxième lecture du principe : il ne s’agira pas d’éliminer toute Q, mais de maintenir un équilibre. Le fonctionnement du système-ψ dépend essentiellement de la possibilité des neurones d’être investis de Q, c’est-à-dire de maintenir des charges constantes de Q.

2. De prime abord, le principe de base n’est pas un principe de neurologie. Freud est très clair sur ce point : « [La conception quantitative] est directement issue de l’observation pathologique-clinique, surtout là où il s’agit de représentations trop fortes, comme dans le cas de l’hystérie et de la compulsion [Zwang], où il s’avérera, que le caractère quantitatif se présente de manière plus claire que dans les processus normaux. [10] »

Si l’évacuation des Q représente la fonction primaire du système nerveux, elle s’avère néanmoins insuffisante. Car, les Q ne proviennent pas seulement du monde extérieur. Le corps a ses propres besoins qui s’expriment par la soif et la faim. Pour ces besoins, le réflexe ne s’avère pas pertinent. La satisfaction de la soif, de la faim ou même des besoins sexuels requiert ce que Freud appelle une « action spécifique ». C’est-à-dire une intervention complexe, ciblée, dans le monde extérieur.
Dès le départ, l’individu se trouve dans une situation que Freud nomme « détresse de la vie ». C’est la détresse de la vie qui contraint l’organisme à rejeter sa tendance à zéro originale[11] et à instaurer une inertie à tension constante.


Les neurones

Le système nerveux est composé de neurones distincts mais identiques. Car l’histologie du tissu nerveux a révélé, selon Freud, qu’il n’existe qu’un seul type de neurone. Ces différents neurones s’articulent entre eux par l’intermédiaire de substances non-neuronales.
Du fait de la différence entre Q et Qe, il faut supposer deux états différents aux neurones : les neurones vides et les neurones investis de Qe.
La fonction primaire est aisée à concevoir : les Qe passent de neurone en neurone sans être arrêtées aux points d’articulation. La fonction secondaire nécessite une précision supplémentaire. Pour qu’un neurone puisse être investi de Qe, il est nécessaire de supposer une force, un frein ou une barrière qui s’oppose à l’écoulement libre.
Freud suppose des « barrières de contact » entre les neurones. L’action de ces barrières de contact semble assez simple : elles s’opposent à ce que les Qe soient immédiatement transmises. Mais c’est sur ces barrières de contact et leur fonction que Freud fera reposer l’ensemble des mécanismes dans ψ.

À cet endroit, Freud se heurte à un nouveau problème. Si tous les neurones sont identiques et si tous sont reliés par des barrières de contact, comment expliquer l’adaptabilité et la fiabilité du système de la perception ? Car la perception deviendrait problématique si les Qe issues des organes sensibles ne faisaient qu’emprunter des voies déφà tracées. Sur le plan de la perception, les effets de mémoire seraient pour le moins dérangeants. Il faudra dès lors supposer ces neurones plus ou moins perméables, autant pour des raisons de fiabilité que pour des raisons de vitesse.
La solution que propose Freud est que les barrières de contact ne peuvent pas seulement être affaiblies, mais qu’elles peuvent, sous certaines conditions, être supprimées ou brûlées.
Il existe, selon Freud, une différence majeure entre les Qe en provenance du monde extérieur, dont la force peut-être suffisante pour détruire l’organisme dans son ensemble[12], et les Qe en provenance du corps. Le niveau des Qe endogènes correspond à ce que Freud désigne de tension « intracellulaire ». Et contrairement aux Qe extérieures, les Qe intracellulaires ne parviennent jamais à brûler entièrement les barrières de contact. Freud suppose que la force des Qe intracellulaires doit donc être équivalence à la force des barrières de contact.
Les différences des deux types de système nerveux – système-φ, système-ψ – se déduit de cette réflexion. Bien qu’à l’origine, il s’agisse des mêmes neurones et des mêmes barrières de contact, le contact avec le monde extérieur a comme effet de brûler ces dernières. Le système-φ, le système des neurones de la perception, résulte de cette brûlure. Les Qe y passent de neurone en neurone, sans frein, parce qu’il n’existe plus aucune force qui puisse s’y opposer.

Cette vision des choses semble en même temps ouvrir une perspective différente sur la fonction primaire. Le libre écoulement des quantités ne représente plus l’état originel des neurones. Il représente désormais la conséquence des traumatismes énergétiques en provenance du monde extérieur. C’est seulement parce que les barrières de contact ont été brûlées que l’énergie peut s’y écouler librement. Ainsi, la différence d’essence des deux types de neurones, écrit Freud, est remplacée par une différence de milieu.
Il serait possible de penser que la mise en œuvre de la fonction primaire – l’écoulement direct de toutes les quantités – résulterait de traumatismes majeurs et de lésions irrémédiables.

Étant donné ce problème des Qe extérieures, dangereuses pour l’organisme, il y a lieu de supposer des mesures de protection organiques. Or parmi ces mesures de protection, Freud compte le fait que les voies nerveuses ne communiquent pas directement avec le monde extérieur, mais avec les organes sensoriels. Ces derniers ne doivent donc non seulement fonctionner comme capteurs des phénomènes issus du monde extérieur, mais également comme boucliers de protection contre ce monde extérieur. Si la fonction du système nerveux tient dans l’écoulement des Qe, sa structure tient dans l’éloignement, dans le maintien à distance, dans l’empêchement des Qe.


La douleur

Que se passe-t-il, dès lors quand les Qe pénètrent le système nerveux avec une force supérieure à celle des Qe intracellulaires ? De telles quantités mettent le système en échec. L’équivalent subjectif de l’irruption de grandes quantités dans le système-ψ est la douleur.
Du fait de son importance énergétique, la douleur représente le processus le plus impérieux pour le système nerveux. La fonction primaire et même la fonction secondaire sont au service de la fuite devant la douleur. Et si cette fuite ne réussit pas, le système-ψ risque la défaillance. Ainsi, il semble de plus en plus clair que le premier « principe de plaisir » est surtout un principe d’évitement du déplaisir. Grâce aux fonctions primaires et secondaires, l’évitement du déplaisir semble plus fondamental à Freud que la recherche du plaisir. Allant plus loin, la recherche du plaisir, comme moment transitoire de l’écoulement des quantités, ne sera guère plus qu’un effet secondaire des tendances les plus fondamentales du système nerveux : l’évacuation des tensions et la protection contre les tensions. C’est sur ce point que se concentre, peut-être de la manière la plus explicite, l’orientation « philosophique » que Freud mentionne dans ses lettres. La douleur, avec son niveau d’énergie supérieur, constitue une force de frayage majeure.


La conscience

Jusqu’à présent, la machine neuronale décrite par Freud ne tient pas lieu de la conscience. Le système-φ, le système de la perception, communique avec le système-ψ, le système psychique à proprement parler, mais il n’était question nulle part que cette perception donne lieu à un phénomène de conscience.
Les processus psychiques, tels qu’envisagés jusqu’à présent peuvent se passer de tout rapport à la conscience. L’ensemble des processus du système système-φ et du système-ψ peuvent être supposés inconscients. Autrement dit, la perception n’est pas équivalente à la conscience : les processus de perception se passent de la conscience. De même, le fonctionnement du système-ψ sera, dans son ensemble, inconscient. Et de cet inconscient, écrit Freud, on peut en rendre compte à la manière d’« objets naturels », c’est-à-dire par une démarche qui est celle des sciences de la nature.
Dans l’Esquisse, Freud énonce donc l’hypothèse développée dans l’article sur les Psychonévroses de défense : les processus inconscients sont à concevoir comme des processus neuronaux. Ils peuvent être traduits en termes de substitution, d’évacuation, de conversion ou de compulsion psychique, mais à la base ils relèvent de processus physiologiques.
Rappelons en même temps la direction indiquée au début de l’Esquisse : « [La conception quantitative] est directement issue de l’observation pathologique-clinique, surtout là où il s’agit de représentations trop fortes, comme dans le cas de l’hystérie et de la compulsion [Zwang], où il s’avérera, que le caractère quantitatif se présente de manière plus claire que dans les processus normaux. [13] »
Le cercle semble évident : la conception quantitative-neurologique résulte d’une traduction de l’expérience psychologique, clinique, en termes de neurologie. Seule l’expérience psychologique, clinique, peut donner accès à ces processus qui, par la suite, sont déterminés comme étant neurologiques. On ne s’étonnera pas, dès lors, du caractère aisément traduisible des processus neurologiques en processus psychiques. Car, il s’agira tout simplement de refaire le chemin de la traduction initiale dans le sens inverse.
Une fois que les processus psychologiques ont été traduits en processus neurologiques, en accord avec les connaissances neurologiques de l’époque, Freud suppose que les processus neurologiques constituent la base des processus inconscients.
Au passage, on aura remarqué l’inversion sous-jacente à cette démarche. Les processus neurologiques peuvent seulement être conçus comme causes des processus inconscients si le cheminement cognitif de cette théorisation est éclipsé. Ce cheminement part de l’expérience clinique et la théorise en termes de neurologie. La théorisation conduit ensuite à une vision des choses qui suppose la neurologie à la base des processus découverts par l’expérience clinique. La théorisation s’appuie d’abord sur l’expérience psychologique, prétend s’en défaire par la suite, pour finir par inverser le rapport entre neurologie et expérience clinique. En déplaçant les phénomènes observés du côté des processus neurologiques, la démarche voile le regard clinique, pour l’appuyer sur des connaissances aprioriques.

Pour revenir au problème de la conscience, Freud se sent obligé de rendre compte du fait de la conscience. Car elle existe bel et bien, même si sa fonction ou son utilité ne semblent pas encore très claires. Or, remarque Freud, cette conscience ignore tout des quantités dont il était question jusqu’à présent et elle ignore tout de l’activité neuronale[14].
Avec la conscience, il faudra donc prendre un nouveau départ, car rien ne permet de la déduire ni de la théorie quantitative du système-φ, ni du système-ψ.
« La conscience, remarque Freud, nous donne ce qu’on nomme des qualités, des sensations qui sont différentes dans leur grande diversité, et dont l’altérité [Anders] est distinguée selon des rapports au monde extérieur. Dans cette altérité [Anders] il y a des séries, des similarités, etc., des quantités n’y existent à proprement parler pas. [15] »

Ce qui ressemble à une supposition simple n’est pas moins gros de problèmes ; de problèmes majeurs. Car, remarque Freud, selon la conception physicaliste de l’Esquisse, il n’existe pas de qualités à proprement parler dans le monde. Il n'y existe que de la matière et les mouvements de cette matière, que Freud semble attribuer indifféremment au concept de force, au concept d’énergie ou de quantité.
Les qualités doivent donc naître « à l’intérieur », dans le système nerveux lui-même. Ne nous arrêtons pas sur les difficultés évidentes de cette idée. Car Freud est en train d’expliquer que le monde extérieur, tel qu’il apparaît à la conscience, est crée de toutes pièces par le système nerveux.
La perception consciente en deviendrait donc moins une perception du monde extérieur, qu’une perception des effets d’une production endogène de qualités. Sans passer par la discussion du non-sens épistémologique de cette supposition, remarquons simplement que l’action spécifique, dont dépend la persistance du système psychique dans le temps, serait difficilement envisageable sans une connaissance qualitative du monde extérieur. Freud lui-même y reviendra d’ailleurs quelques paragraphes plus loin[16].
Revenons à l’argumentation de Freud. Les qualités doivent naître à l’intérieur du système nerveux, mais ni le système-φ, ni le système-ψ ne sont candidats à cette production. Le système-ψ ne contient que des quantités et le système-φ ne donne lieu à aucune conscience. Anatomiquement, celle-ci serait à situer aux étages supérieurs du système nerveux, soit dans le cortex. Le lieu de la conscience serait donc à rapprocher du système-ψ. Plus précisément, il faudrait supposer la conscience avoir lieu après le passage des qualités par le système-φ et le système-ψ.
« Avec cela, écrit Freud, s’ouvre apparemment une énorme difficulté. » Et non seulement en apparence. La difficulté de concevoir la conscience va contraindre Freud à revenir sur l’ensemble de sa machine et de ses hypothèses neuronales[17].

Commençons par le plus évident : comment concevoir le passage de quelque qualité du système-φ au système-ψ et puis à la conscience, quand l’ensemble du système est déterminé par la protection contre ce passage ? La réponse de Freud est dire que les barrières de contact ne s’opposent qu’aux quantités, mais pas aux qualités. Mais ce faisant, il risque de multiplier les contradictions. Car d’une part, il se voit tout de même contraint d’expliquer la provenance des ces qualités à partir du monde extérieur et d’autre part, il se doit de trouver une explication matérielle ou du moins quantitative pour la nature des qualités.
Comment, dès lors, introduire la qualité dans la quantité ? La solution de Freud semble pour le moins allusive. Les physiciens, remarque-t-il, admettent un caractère temporel pour les autres mouvements de matières. Et il propose de nommer ce caractère temporel « période ». De cette période naîtra, selon un processus que Freud reconnaît ignorer, ce que la conscience perçoit comme qualité. En d’autres termes, cette qualité n’est pas produite par le système nerveux. Mais elle existe comme supplément temporel de la quantité et n’a plus qu’à être traduite, suivant des processus inconnus, en qualité.
Ensuite il faut également supposer que les barrières de contact ne s’opposent qu’aux seules quantités, mais pas aux périodes. Les périodes transitent de neurone en neurone, en partant des organes sensoriels, en passant par le système-φ et le système-ψ à la conscience, sans rencontrer aucun obstacle sur leur voie.
Du moins en apparence, car si les périodes ne représentent que la caractéristique temporelle des Qe, et si les Qe sont arrêtées par les barrières de contact, il semble difficile de voir comment les périodes, dépourvues de leur substrat, continueraient leur chemin. La voiture a été arrêtée par la police, mais sa vitesse leur a échappé et a poursuivi son chemin...
Ici, les difficultés ne semblent pas seulement insurmontables, elles le sont en effet. Mais comme s’il n’en était pas encore assez, il faut encore expliquer le lieu de la conscience. Et selon le parti-pris du départ, la conscience doit relever d’une activité neuronale.
C’est la raison pour laquelle Freud introduit un troisième système, le système-ω. Le système-ω constitue le lieu où les périodes sans quantités se transforment en qualités sans quantité et sans période. Et Freud de préciser : « On n’essayera évidemment pas d’expliquer pourquoi des processus d’excitation sur le plan des neurones ω amènent de la conscience. Il s’agit seulement de couvrir les caractéristiques de la conscience qui nous sont connus par des processus variables parallèles dans les neurones ω. [18] »
Ce parallélisme qui était censé résoudre tous les problèmes et qui ne fait, en réalité, que les ignorer et les contourner, se heurte à un autre problème majeur. Car en plus des hypothèses nouvelles sur les périodes, sur la fonction des barrières de contact, sur la séparabilité des caractéristiques temporelles de leur support quantitatif, de la traduction de caractéristiques temporelles en qualités perceptives conscientes, Freud doit également introduire l’idée d’un nouveau type de neurone, qui mettrait en œuvre la traduction de qualités en conscience et qui serait, de ce fait, distinct des neurones du système-φ et le système-ψ. Comme les qualités passent aussi bien par les systèmes φ et ψ, sans y produire de conscience, le système-ω doit donc être constitué par un type de neurones original.
Sur ce point, Freud s’écarte donc de la base histologique qu’il avait fixée au départ, et fait glisser la neurologie du côté de la spéculation neurologique. La primauté de l’expérience clinique s’y manifeste au plus clair, car désormais, elle en vient à déterminer la nature matérielle supposée des neurones eux-mêmes. Plus visiblement qu’auparavant, ce geste construit un cerveau à l’usage des acquis psychologiques. Je n’aimerais pas en déduire, néanmoins, la tendance générale de l’Esquisse.
À côté des qualités sensibles, la conscience manifeste des sensations de plaisir et de déplaisir. Or, la tendance de la vie psychique à éviter le déplaisir peut-être identifiée au principe d’inertie, c’est-à-dire à la tendance à l’évacuation des quantités. Le déplaisir équivaut à la montée du niveau des Qe dans ψ. Le plaisir équivaut à la sensation d’évacuation des Qe.
Les changements du niveau de Qe se transforment en qualités sensibles dans les neurones ω. Freud rajoute que le bon fonctionnement de ω, c’est-à-dire de la perception adéquate des qualités est troublée par les sensations de plaisir et de déplaisir trop intenses.


La machine

À cet endroit, Freud suppose tenir toutes les pièces en main[19] pour faire démarrer la machine.
Les quantités et les qualités en provenance du monde extérieur sont d’abord filtrées par les organes de sensation qui ne laissent passer que des extraits, des fragments. La période ou la caractéristique temporelle des quantités, la période, se déplace librement du système-φ au système-ψ et puis au système-ω, où ils donnent lieu aux perceptions conscientes. Freud suppose par ailleurs que de même que les quantités, ces périodes intérieures ne doivent pas être supposées identiques aux périodes du monde extérieur. Elles sont en relation avec les périodes extérieures suivant « une formule de réduction qui nous est inconnue ».
Les quantités, quant à elles, produisent une excitation dans ψ qui est écoulée par voie motrice, ou par voie d’altérations physiologiques « etc. ». Pour cette raison, il faut supposer l’appareil moteur directement lié au système-ψ. Dans ce cas, il s’agit d’un véritable dégagement [Entbindung], alors que le mouvement de Qe entre les neurones ne relève que d’un simple « transfert ».
Le système-ψ se caractérise par des voies de conduction plus ou moins importantes, pouvant être plus ou moins frayées. Dès lors, une Qe importante emprunte d’autres voies qu’une Qe de moindre importance. La Qe importante, par exemple, s’écoule suivant un nombre plus important de voies de conduction, alors qu’une plus Qe faible pourra s’en tenir à une seule voie de conduction. Freud en tire le principe général que la quantité dans φ s’explique par la complication dans ψ.
Voilà donc pour ce qu’il en est du monde extérieur. Mais le système nerveux n’est pas seulement investi de quantités en provenance du monde extérieur. Il faut encore le supposer sujet à des quantités en provenance du monde intérieur, c’est-à-dire de la production endogène des organes. Et, comme nous l’avons remarqué plus haut, cette production endogène apportera une difficulté nouvelle, qui ne pourra être résolue par le processus du réflexe, c’est-à-dire par le libre écoulement des Qe.
Pour bien distinguer les plans, Freud propose une nouvelle sous-division des neurones. Les neurones-manteau [Mantelneurone] constituent la partie du système-ψ investie par les quantités en provenance du monde extérieur. Les neurones-noyau [Kernneurone] constitue le cœur du système-ψ, investi par les quantités intérieures. Mais si les neurones-manteau sont protégés par les différents boucliers que le corps oppose au monde extérieur, les neurones-noyau sont livrés à la merci des quantités endogènes. Ces Qe atteignent le système-ψ sans qu’aucun système de protection ne s’y oppose.


L’expérience de satisfaction

De même que l’investissement des neurones-manteau par le des quantités en provenance du monde extérieur, l’investissement des neurones-noyau de ψ conduit tout d’abord à un écoulement moteur, à des altérations du système cardio-vasculaire et d’autres réactions physiologiques dans le corps. Mais du fait de la production permanente des quantités endogènes, ces écoulements réflexe s’avèrent insuffisants. Il s’en faut donc d’une action spécifique qui puisse satisfaire la faim des organes et apaiser momentanément la production de quantités endogènes.
Au départ, le petit être humain n’est, néanmoins, pas en mesure de satisfaire ses besoins tout seul par le biais d’une action spécifique. A l’origine, le petit être se trouve dans une situation que Freud nomme la « ursprüngliche Hilflosigkeit » : la détresse, l’abandon, l’incapacité, l’état de sans recours, de sans ressources. Cette situation originelle représente, par ailleurs, la « source originelle » de tous les motifs moraux chez l’être humain.
En d’autres termes, la machine ne sait toujours pas fonctionner tout seul, elle ne saura jamais fonctionner si un être extérieur ne vient pas suppléer à ses ‘défauts’ d’autonomie. L’action spécifique qui est seule en mesure de sauver le système nerveux en proie aux niveaux dangereux de quantités intérieurs, et en passe de dysfonctionnement terminal, vient de l’intervention d’un alius ex machina.
Il lui faut donc une aide extérieure et cette aide amène une première expérience de satisfaction qui, selon Freud, restera déterminante de l’ensemble du fonctionnement du système-ψ dans la suite. Ce caractère déterminant de la première expérience de satisfaction est à supposer définitif. Il n'y aura plus, dans la suite de la vie de cet être, d’autre expérience qui en importance et en force déterminante pourra être comparée à la toute première expérience. On en comprend aisément le caractère rigoureusement conservateur, voir réactionnaire de l’appareil psychique esquissé par Freud.
L’expérience de satisfaction correspond à trois processus différents sur le plan neurologique :
  1. L’écoulement des Qe induit par l’action spécifique réduit le niveau des quantités, ressenti comme déplaisir dans om. L’écoulement lui-même étant ressenti comme plaisir.
  2. Dans le manteau de ψ, les neurones investis correspondent à l’image visuelle de l’objet qui apporte la satisfaction.
  3. D’autres informations d’écoulement de quantités en provenance d’autres sources organiques, et dues aux différents réflexes en rapport avec l’assimilation de nourriture, s’associent à l’image visuelle de l’objet de satisfaction.

Ces trois processus – écoulements/satisfactions et inscription de l’objet – donnent lieu à un frayage associatif. Les différents neurones, ayant été sollicités par l’ensemble de cette expérience de satisfaction, en viennent ainsi à s’associer définitivement et irrémédiablement. Ce fait est dû, selon Freud, à la loi fondamentale de l’« association par simultanéité », régnant dans le système nerveux.
Est-ce que l’on peut supposer dès lors qu’après ce premier coup de pouce la machine sera en mesure de tourner tout seul ? Non pas. Car désormais, elle va se heurter à un obstacle non moins important : au lieu de réaliser l’action spécifique à partir de cette première expérience de satisfaction, la machine va se mettre à halluciner.
La raison en est la suivante. Lors d’une prochaine montée des quantités endogènes dans le noyau de ψ, celles-ci emprunteront évidemment les voies frayées par la première expérience de satisfaction. Les neurones de cette expérience sont investis et produisent une expérience de satisfaction hallucinatoire avec une production endogène de l’image de l’objet du besoin et un déclenchement des réflexes d’assimilation de nourriture. Le résultat de cette expérience de satisfaction hallucinatoire ne risque évidemment pas d’être durable. Il fait rapidement place à la déception, issue du caractère vain des réflexes d’assimilation.
À nouveau, la machine semble donc hors mesure de fonctionner et à nouveau, l’aide extérieur s’avère incontournable. Car à l’intérieur, la première expérience de satisfaction n’a pas produit une adaptation au monde extérieur, mais une tendance immanente au quiproquo, à l’échec et à la déception. Malgré cette satisfaction initiale, le petit être semble donc condamné à la dépendance d’un être dans le monde extérieur.
L’autonomie de la machine requiert donc un pas de plus. Il s’avère impérieux de savoir distinguer entre un objet halluciné et un objet existant dans le monde extérieur, car seul ce dernier peut apporter l’apaisement des organes et, par conséquent, sauver le système nerveux de l’inondation ruineuse de quantités.
Pour ce faire, une nouvelle « inhibition [20] » du principe premier de l’écoulement libre des quantités s’avère nécessaire. (Au fait, on en viendrait presque à penser que la construction de la machine repose sur les réfutations successives du principe premier. Si bien que seule la fonction secondaire semble vraiment en mesure d’être posée à la place du dénominateur commun des processus de la machine. Notons également, au passage, que le principe de construction semble emprunter une voie quasi-lamarckienne dans le mesure où la fonction y crée en effet l’organe.)
Cette fonction inhibitrice, Freud ne l’attribue pas à une nouvelle loi neurologique, ni même à un nouveau mécanisme, mais à une instance qu’il nomme le « moi [21] ». De par sa fonction, cette instance doit pouvoir intervenir comme système de freinage et d’aiguillage des Qe dans ψ.
La difficulté consiste dès lors dans l’explication neurologique de ces fonctions. Car contrairement aux barrières de contact, qui opposent une résistance toute passive aux Qe, cette instance doit intervenir de manière dynamique dans les processus neurologiques. Elle doit inhiber d’abord, puis permettre l’écoulement ou, allant plus loin encore, être en mesure de dévier les Qe selon la ou les meilleures voies d’écoulement. Si bien que cette instance du moi doit être en mesure d’évaluer des situations et d’opérer des choix en conséquence. C’est-à-dire que ce moi doit être capable d’opérations rationnelles et d’une adaptabilité qui risque d’être difficilement conçue en termes de mécanismes.
Pour commencer, Freud doit donc introduire une nouvelle loi qui soit en mesure d’expliquer du moins la base mécanique du mode d’opération du moi. D’après cette nouvelle loi, l’investissement d’un neurone secondaire afférent aurait le même effet qu’un investissement du neurone premier. Suivons cet étrange raisonnement de plus près.
Dans un neurone A, nous pouvons supposer une Qe d’envergure ou de force 1. Admettons encore que la barrière de contact s’y oppose avec une force double, soit 2. Afin de traverser la barrière de contact, la Qe du neurone A devrait donc atteindre une force supérieure à 2. Or, Freud soutient que si un neurone B afférent, c’est-à-dire un neurone qui touche la même barrière de contact que le neurone A, est investi de Qe, cet investissement latéral s’additionnera en force à la force de la Qe du neurone A. Admettons donc, pour notre exemple, que le neurone B soit investi d’une Qe de l’ordre de 1,5. Selon Freud, la force 1 du neurone A s’additionne à la force 1,5 du neurone B et parvient dès lors à surmonter la force de niveau 2 de la barrière de contact. En même temps, Freud omet ce qui détermine la fonction neurologique de la Qe : le mouvement, c’est-à-dire la direction de l’écoulement. Car quelles que soient les différences de forces, par rapport à une même barrière de contact, les deux Qe tendent dans des directions opposées. Et de ce fait, les forces ne s’additionnent pas, mais se soustraient, tout au plus.
Du point de vue de la mécanique, la différence (1,5) Qe en provenance du neurone B et de (1) Qe en provenance du neurone A serait de 0,5 Qe de B vers A. Or, selon l’idée freudienne, l’investissement latéral (B) doit être supérieur à l’investissement d’origine (A), pour permettre un aiguillage dirigé. Sous ces conditions, l’aiguillage, pour peu qu’il fonctionne, n’aurait pas moins l’effet contraire de ce que Freud lui suppose : il inverserait nécessairement la direction du mouvement d’écoulement.

S’il suit le premier principe, le système-ψ encourt des dommages et reste dans l’incapacité de s’en sortir.[22] Pour éviter ces écueils, il est nécessaire de faire intervenir une personne extérieure, d’abord, et une instance psychique inhibant intérieure par la suite. Seule la personne extérieure peut assurer l’action spécifique au départ, et seule l’instance intérieure permet d’introduire un critère de distinction entre l’objet imaginaire et l’objet réel.
Ce critère de distinction, Freud l’attribue au système-ω. La sensation extérieure produit une excitation dans ω et conditionne un écoulement qui intéresse le système-ψ. Ce signe d’écoulement en provenance de ω signifie, d’après Freud, qu’un objet a été perçu dans le monde extérieur. Évidemment, ce signe de qualité pourrait tout aussi bien naitre de l’hallucination. À moins de supposer, comme Freud semble le faire, que l’hallucination de l’objet se passe de qualités et donc de conscience. Aussi, cette hallucination d’objet serait donc dépourvue de toutes les qualités qui constituent l’objet, comme il s’agirait d’une hallucination dans ψ, c’est-à-dire dans le règne du pur quantitatif sans conscience. Ce problème réapparaitra d’ailleurs en force quand il s’agira de rendre compte de l’activité du moi.
Mais il suffit à Freud de penser que l’hallucination doit être inhibée, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas être complètement investie, mais seulement en partie. Le critère de distinction entre l’objet extérieur et l’objet halluciné ne fonctionne que grâce à l’intervention inhibante du moi qui empêche l’investissement massif de l’image mnésique. C’est grâce à l’inhibition du moi que les signes de qualité deviennent des signes de réalité. Sous condition, évidemment, qu’une hallucination partiellement ou peu investie ne fournisse plus de signes de qualité.
Si tout fonctionne bien, le Moi parvient à interrompre l’investissement de l’image et l’écoulement moteur des quantités endogènes à temps, afin d’attendre la présence d’un signe de qualité en provenance de ω.
Et à partir de ces deux types de processus, Freud introduit une distinction nouvelle, qui restera déterminante pour l’ensemble de la métapsychologie, jusqu’en 1939. L’investissement complet de l’image mnésique de l’objet de satisfaction avec la déception conséquente et l’expérience de douleur préjudiciable représente le processus psychique primaire. Les processus qui reposent sur l’inhibition et l’aiguillage du moi relèvent du processus secondaire.[23]
Nous aurons remarqué, au passage, que le processus primaire est tout à fait contraire au premier principe. Car, au lieu d’assurer l’écoulement apaisant des quantités, il les maintient à un niveau surélevé, et en rajoute même du fait de l’enclenchement de réflexes dans le vide.

Voilà tous les rouages en place, la machine peut donc commencer à tourner...



[1] Je citerai la correspondance Freud-Fließ d’après l’édition de Jeffrey Moussaieff Masson, dans la version allemande de Michael Schröter : Briefe an Wilhelm Fließ. [=BaF] Francfort : Suhrkamp Verlag, 1986, p. 124.
[2] BaF, p. 130.
[3] Comparaison qui risque d’avoir son poids, quand on la met en rapport avec un autre bébé. Martha Freud est enceinte de Anna, qui naitra en décembre, soit huit mois et demi plus tard.
[4] Sigmund Freud, Gesammelte Werke, Nachtragsband, Francfort, Fischer Verlag, 1987. [=GW, Nachtragsband] p., 387
[5] À ce propos, voir également Sigmund Exner, Entwurf einer physiologischen Erklärung der psychischen Erscheinungen (1894), Francfort, Verlag Harri Deutsch, 1999. Le titre du livre de Exner pose le programme de la démarche freudienne dans l’Esquisse : une explication physiologique des phénomènes psychiques.
[6] Hughlings Jackson : « Remarks on Evolution and Dissolution of the Nervous System », dans Selected Writings, vol. 2. Londres : Hodder & Stoughton, 1932.
[7] Ernst Mach, Analyse der Empfindungen (1922). Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2005. Voir également Ernst Mach, Erkenntnis und Irrtum. Skizzen zur Psychologie der Forschung (1926). Düsseldorf : rePRINT ParErga, 2002.
[8] La notion de neurone a été introduite par l’anatomiste allemand Heinrich Wilhelm Gottfried von Waldeyer-Hartz (1836-1921) en 1891. En reprenant à son compte la théorie du neurone de Waldeyer, Freud s’avère être parfaitement au courant de l’actualité scientifique en neurologie.
[9] Le physiologue français Claude Bernard (1813-1878), a introduit, en 1865, l’idée de l’homéostasie dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale : « Tous les mécanismes vitaux, quelque variés qu'ils soient, n'ont toujours qu'un but, celui de maintenir l'unité des conditions de la vie dans le milieu intérieur. »
Mais c’est le physiologiste Walter Bradford Cannon de l’Université de Harvard qui a crée le terme d’« homéostasie ». Le terme combine les deux mots grecs de stasis (état, position) et de homoios (égal, semblable à).
Dans The Wisdom of the Body (1932), Cannon écrit : « Les êtres vivants supérieurs constituent un système ouvert présentant de nombreuses relations avec l'environnement. Les modifications de l'environnement déclenchent des réactions dans le système ou l'affectent directement, aboutissant à des perturbations internes du système. De telles perturbations sont normalement maintenues dans des limites étroites parce que des ajustements automatiques, à l'intérieur du système, entrent en action et que de cette façon sont évitées des oscillations amples, les conditions internes étant maintenues à peu près constantes [...]. Les réactions physiologiques coordonnées qui maintiennent la plupart des équilibres dynamiques du corps sont si complexes et si particulières aux organismes vivants qu'il a été suggéré qu'une désignation particulière soit employée pour ces réactions : celle d'homéostasie. »
[10] GW, Nachtragsband, p. 388.
[11] GW, Nachtragsband, p. 390.
[12] GW, Nachtragsband, p. 396.
[13] GW, Nachtragsband, p. 388.
[14] GW, Nachtragsband, p. 400.
[15] GW, Nachtragsband, p. 401.
[16] Voir GW, Nachtragsband, p. 402 et 406, où Freud attribue directement la période, qualité au monde extérieur des physiciens.
[17] « Je ne vois qu’une seule issue et qui consiste à réviser l’assomption de base sur le déroulement de Qe. » (GW, Nachtragsband, p. 402)
[18] GW, Nachtragsband, p. 403
[19] « Wer will was Lebendigs erkennen und beschreiben,
Sucht erst den Geist herauszutreiben,
Dann hat er die Teile in seiner hand,
Fehlt, leider! nur das geistige Band. » (Goethe, Faust I, „Studierzimmerszene“)
[20] GW, Nachtragsband, p. 416, 417.
[21] GW, Nachtragsband, p. 416.
[22] GW, Nachtragsband, p. 420.
[23] GW, Nachtragsband, p. 423.

 

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