Thierry Simonelli
Noyaux de vérité historique
« Nichts ist doch wichtiger, als die Bildung von
fiktiven Begriffen,
die uns die unseren erst verstehen
lehren. » (Ludwig Wittgenstein)
Les
réflexions qui suivent prennent prétexte de
certaines observations proposées par Joël Bernat lors du séminaire
clinique du 12 avril 2008 à Metz. Je ne prétends néanmoins
nulle part rendre compte de la présentation de JB. Cette
présentation lui appartient et ce qui suit ne doit pas être
confondu à une reproduction fidèle des propos du séminaire.
Pour qui aimerait avoir une idée plus détaillée des
réflexions de JB, je renvoie à son ouvrage Transfert et
pensée.[1]
Ce
que je propose ici relève donc plutôt d’une reconstruction
personnelle (fictive) de la notion de « noyau de vérité
historique », inspirée par certains propos et certaines
articulations de pensée notées, lors du séminaire de Metz.
Comme ces articulations répondent à mes propres questions, la
reconstruction des parties les plus problématiques m’appartient
également. Je ne prétends donc nulle part à la justesse de
ma compréhension du concept tel qu’exposé lors du
séminaire. Les problèmes que je soulève me paraissent
néanmoins intéressants ; si ce n’est que pour une
certaine « façon de parler » en psychanalyse. Probablement les autres
participants du séminaire résoudront ces questions différemment, pour peu qu’ils les aient perçus comme
étant problématiques.
Pour ce qu’il en est de ma critique,
il ne s’agit évidemment ni d’une critique de la psychanalyse, ni
d’une critique de la psychanalyse freudienne et certainement pas d’une
critique des phénomènes dont le concept de « noyau de
vérité historique » entend rendre compte. Ces
phénomènes existent bel et bien, ils sont aisément
observables en analyse et ont été observés avec une
régularité implacable par d’autres psychanalystes, par des
psychiatres, des psychologues ou même des non-professionnels, à
l’occasion de certaines scènes quotidiennes. De même que la
plupart des phénomènes observés
en psychanalyse, le phénomène psychique décrit par le
concept de noyau de vérité historique [=NVH] ne se limite
nullement à la situation psychanalytique mais fait, tout comme le
transfert ou le refoulement, partie des phénomènes psychiques les
plus quotidiens. En d’autres termes : il n’est nul besoin de la
situation psychanalytique pour les observer. Ce que la situation psychanalytique
apporte relève d’une manière particulière
d’aborder ces phénomènes, des les étudier
systématiquement, de les utiliser au sein d’un travail de
réflexion (au sens le plus large) et d’en formuler des explications
théoriques et des conceptions heuristiques.
Comme la majeure
partie de mes propos relève d’une évaluation critique, il me
semble utile de rajouter quelques mots sur les motifs qui m’animent (du
moins consciemment) dans cette entreprise. Il ne s’agit pas de
démonter ou de déconstruire une quelconque théorie pour le
plaisir de démoter. Et il ne s’agit pas non
plus d’avancer, de manière masquée, une autre théorie, une autre
théorie ou pratique psychanalytique. Ce qui m’anime est plus
modeste et moins ambitieux : le souhait de clarifier un
certain nombre de choses qui ne me semblent pas aller de soi.
1.
Noyau de vérité – teneur de
vérité
Pour ce qu’il en est de la notion de « noyau de
vérité » chez Freud, je renvoie à l’ouvrage
cité de Joël Bernat ainsi qu’à la lecture
commentée de Raymond Leroux (voir « Veritatis Nucleus »). Si
j’en crois ces deux analyses, Freud utilise le terme de Wahrheitskern (noyau de vérité), mais probablement pas
celui de noyau de vérité historique. Ni l’un, ni
l’autre ne sont repris par l’index général des Gesammelte Werke. Ce qui, en soi, n'est peut-être pas significatif.
Le contexte freudien de l’usage du Wahrheitskern semble également plus vaste que celui du
séminaire. Ce dernier partait du noyau de vérité historique des
délires du président Schreber et en étendait la portée
de manière à y inclure l’ensemble des symptômes
névrotiques. S'il faut s'en remettre à RL, Freud n’aurait eu recours au Wahrheitskern que dans des cas cliniques de symptômes obsessionnels
et de psychoses (plus particulièrement la
« halluzinatorische Wunschpsychose », dont les
mécanismes de défense semble proches de ceux de l’obsession,
et ce depuis les premiers textes sur les psychonévroses de 1893). La
notion trouverait également un usage régulier dans les incursions
freudiennes dans la « sociologie, mythologie, spéculations sur l'histoire ou
sur la religion, linguistique - "Totem und Tabu", "Zukunft einer Illusion", "Zur
Gewinnung des Feuers", "Die
Verneinung" [2] ».
Pour
une brève discussion sur la notion de vérité applicable à
la notion de Wahrheitskern, on se référera également
au texte cité. Pour ma part, je me satisferai de relever ces
différences conceptuelles et contextuelles entre la notion
développée au séminaire et la notion freudienne, sans
m'arrêter à la question d'une éventuelle signification de cette réappropriation.[3]
Dans
l’index général des Gesammelte Werke, on trouve
une autre notion, similaire, qui est celle de
« Wahrheitsgehalt (historischer) » : le contenu
ou la teneur de vérité (historique). La quasi-totalité des
occurrences de la notion de teneur de vérité historique se
limite à un seul texte : « Sur les
théories sexuelles infantiles » de
1908.[4] D’après
l’index, elle semble également mentionnée dans
l’analyse du petit Hans. Il ne pourra néanmoins s'agir de
prendre l’index des Gesammelte Werke comme une quelconque preuve, car
les références y prennent fréquemment un aspect purement
allusif. Ainsi, on cherchera en vain le terme de « historischer
Wahrheitsgehalt » dans les textes et aux endroits
mentionnés par l’index. Ce qu’on y trouve représente une qualification du moins similaire :
« ein Stück echter
Wahrheit [5] » ; un
morceau d’authentique vérité.
Or, ce morceau
d’authentique vérité ne se réfère pas à
un vécu, il ne se réfère pas à une scène,
mais au contenu même des théories infantiles. La notion de
vérité prend ici son sens le plus courant : celle de
l’adéquation ou de la correspondance d’une théorie ou
d’un énoncé à un donné. Le donné, en
l’occurrence, relève du biologique et du physiologique. Si bien que
la « teneur de vérité » des théories
sexuelles infantiles tient dans leur adéquation partielle à la
réalité biologique et physiologique de la conception et de la
naissance des enfants.
De ce fait, la « teneur de
vérité » des théories sexuelles infantiles
n’est pas identique au « noyau de
vérité ». La première se réfère
à une réalité biologique ‘objective’ contenue
dans des théories, la seconde à un vécu
‘subjectif’ d’un événement ou d’une
scène. Correspondance aux faits biologiques intemporels d’une
part, remémoration subjectivement juste
d’événements vécus de l'autre. La « teneur de
vérité » n’a donc rien d’historique et sa
vérité est rigoureusement indépendante du vécu subjectif.
Cette opposition permet
néanmoins d’élucider le double sens (au moins) de la notion
de Wahrheitskern chez Freud. Freud semble en effet utiliser le terme
aussi bien pour désigner un contenu de vérité objectif
(biologique, physiologique), qu’une remémoration juste d’un
vécu antérieur. Pour comparaison : « je me suis
vraiment senti compris et apprécié lors de notre dernier
entretien » vs. « la reproduction sexuée implique la
fusion des gamètes ». Les ‘règles
sématiques’ [6] des deux
énoncés s’avèrent tout aussi
différentes : dans le second cas on a affaire à un
énoncé empirique (scientifique) vérifiable, dans le premier
cas, à un sentiment personnel, accompagnant une mémoire; un énoncé non-vérifiable.
Le texte, « Sur les
théories sexuelles infantiles » énumère
d’abord les sources de la théorie psychanalytique sur les
théories sexuelles infantiles [=TSI]. D’après Freud, ces
sources sont au nombre de trois : l’observation directe
d’enfants, les récits d’analysants névrosés
adultes au sein de cures psychanalytiques et les inférences et constructions, c’est-à-dire les traductions conscientes de
souvenirs inconscients de personnes névrosées. Freud évoque
un doute quant à la validité universelle de ses conceptions sur
les TSI, mais l’écarte aussitôt par le rappel de
l’universalité de la sexualité chez les enfants
préadolescents. Ce qui est vrai des névrosés devrait donc
également valoir des non-névrosés. Car, précise
Freud, en se référent à une
« expression » de Jung, les névrosés tombent
malades des mêmes complexes que ceux contre lesquels se battent les sains. La différence
étant que les personnes saines parviennent à
« maîtriser ces complexes sans gros dommage [7] ».
Ce raisonnement, qui s’appuie sur l’identité des complexes
psychiques des névrosés et des normaux, permet assurément
d’appuyer la thèse de l’universalité, mais au prix
d’une difficulté majeure pour l’étiologie sexuelle des
névroses. Si les névrosés portent en eux les mêmes
complexes que les sains, il n’est plus possible
d’affirmer que ces complexes suffisent, en eux-mêmes, à
produire des névroses. Et si en plus, on suppose ces complexes universels,
il ne semble pas très aisé non plus d’en faire des
conditions nécessaires de névroses, aucune comparaison
n’étant possible. Leur nécessité pourrait donc tout au plus
s’appuyer sur un raisonnement contrefactuel hypothétique : si
ce complexe était absent, alors il n’y aurait pas de
névrose.
Freud ne se soucie ni de l’un, ni de l’autre de ces
problèmes. La seule question qui lui tient à cœur est celle
de l’universalité des thèses avancées et la
possibilité d’étendre les connaissances issues du travail
psychanalytique avec des personnes névrosées aux personnes
saines. Dans ce sens, on pourrait penser que Freud n’entend pas
simplement développer des thèses proprement psychanalytiques, mais
quelque chose qui tiendrait à la nature ou à l’essence de
l’être humain en général. En d’autres termes,
Freud ne s’apprête pas à défendre une théorie
empirique, limitée au cadre psychanalytique, mais, à l’aide
du travail psychanalytique, il entend appuyer une thèse quasi-philosophique
sur la nature humaine en général. Je ne m’arrêterai
pas sur cet étrange effacement des contradictions, qui vise à sauver le postulat quasi-philosophique sur la nature humaine.
Je retiendrai tout au plus que d’une part, ce tour de passe-passe me
semble caractéristique de Freud (et peut-être par quelque
mimétisme, de la majeure partie des ‘raisonnements’
(rationalisations) psychanalytiques à sa suite) et que d’autre
part, cette compulsion à l’universalisation, détectable
dès les tout premiers textes psychologiques de Freud, se surajoute
à des réflexions cliniques qui n'y gagnent strictement rien.
Freud confirme
d’ailleurs lui-même le qualité de postulat à cette
universalité en avouant que les thèses avancées ne
s’appuient que sur la seule évolution sexuelle de personnes
névrosées. Si bien que le lecteur se voit invité à
croire à une essence universelle, induite à partir du travail
analytique avec des personnes
névrosées. Et comme si ce sac à
nœuds suffisait pas,
Freud étend le postulat de l'universalité au-delà même des
limites de la psychologie individuelle, pour y inclure des faits sociaux et
historiques des mythes et des contes de fées. Extension qui impliquerait
donc en même temps la réduction du fait social au fait de la
psychologie individuelle. Mais sentant sans doute l'abîme
à surmonter, Freud se rétracte aussitôt,
pour ne retenir que le caractère indispensable de ces complexes dans la
conception des névroses elles-mêmes. Dans le cas des
névroses donc, Freud se montre plus sûr : les TSI y sont
encore en vigueur et y « acquièrent une influence
déterminante sur la formation [Gestaltung] des symptômes. »
Il semble clair que quiconque qui n’aurait pas lui-même
l’expérience des phénomènes décrits par Freud
ou quiconque n’aurait pas une foi religieuse dans les affirmations de
Freud, risquerait de refermer aussitôt le livre sur le formidable vertige
laissé par les cabrioles logiques de l'introduction.
J’en viens donc au contenu clinique et je laisserai de côté
les aspirations philosophiques de
Freud.[8] Il faudra retenir
également que ce que Freud y affirme de l’enfant et de
l’être humain (en général) repose sur une
extrapolation hautement problématique du matériel clinique issu
d’analyses de névrosés masculins adultes. L’ensemble
du texte se déclinera dans cette confusion, qui mélange
incessamment matériel clinique particulier et essence humaine
universelle.
La « soif de savoir »
(Wissensdrang) des enfants n’a rien de naturel, selon Freud. Il
naît, « par exemple », de l’aiguillon de la
jalousie que l’enfant ainé peut ressentir à
l’égard d’un nouveau né. C’est la crainte de la
perte anticipée de l’attention et de l’amour maternel qui
pousse l’enfant à la curiosité quant à
l’origine et la provenance des enfants. Le but de cette « soif
de savoir » est tout aussi pratique : faire redisparaître
ce nouveau venu ou, à défaut, empêcher la reproduction de
l’événement redouté. La question
‘scientifique’ générale « d’où
viennent les enfants ? » cache la vraie question personnelle et
particulière : « d’où vient cet
enfant dérangeant ? » Voilà,
d’après Freud, la première grande énigme de la vie
infantile (des frères ou sœurs aînés. Question
personnelle particulière : serait-ce à dire que les cadets
soient condamnés à rester bête et sans « soif de
savoir » ?).
Quoi qu’il en soit, Freud fournit un
modèle pour une lecture intéressante des questions
générales : les questions générales sur
« les gens », « les femmes »,
« les flics », ou même « notre
pays » ou « le monde actuel » se surimposent
régulièrement à des personnes et des situations très
particulières, contre lesquelles il s’agit de s’insurger et
ce suivant une logique et une structuration de scènes infantiles ou
adolescentes passées. Les cours et les séminaires de JB nous ont
montré, au cours de ces dernières années, comment tenir
compte de cette indication heuristique dans la tendance compulsive à
l’universalisation qui motive les théories
psychanalytiques.
En partant ce cette origine
particulière/universelle de la curiosité quant à la
naissance des enfants, elle-même issue du souhait de se débarrasser
d’un enfant, on pourrait isoler le motif historique (biographique) de la
curiosité et partant de là, de l’activité
intellectuelle. Ce sera cette idée de base que Mélanie Klein
développera de la manière la plus intéressante dans son
tout premier article. Le geste restera à nouveau de celui de
l’extrapolation systématique de l’exemple particulier :
s’il n’y a pas de question sur l’impact que la
curiosité quant à l’origine des enfants pour avoir sur la
réflexion, rien ne permet de généraliser ce constat de
manière à en construire une sorte de causalité
sérielle unique : la jalousie provoque la curiosité, la
curiosité provoque la réflexion, la réflexion aiguise
l’intelligence. Donc : quiconque n’a pas été
jaloux n’aura pas pu être curieux, n’aura donc ressenti aucun
incitation à la réflexion et en restera nécessairement
bête.
Mais ce n’est pas ce que Freud entend par
« teneur de vérité » dans ce texte. La teneur
de vérité se situe tout à fait ailleurs. La jalousie
conduit à la curiosité, la curiosité à la
réflexion et la réflexion à la construction de
théories. Or, ces théories sexuelles infantiles,
c’est-à-dire les réponses inventées et construites
par les enfants à la question de l’origine des enfants, ne sont pas
tout à fait fausses quant aux réalités biologiques de la
reproduction. Dans les théories sexuelles infantiles des bribes d’explications justes sur la procréation se mélangent à des
éléments glanés ici ou là, vécus, vus, lus,
entendus ou même inventés de toutes pièces. Et quoi
qu’il en soit du caractère ‘fantastique’ ou
étonnant de ces constructions pour le médecin, ou l’adulte
éclairé en général, les théories sexuelles
infantiles ne sont jamais complètement fantaisistes.
On le
voit : la vérité dont il est question ici ne concerne pas les
enfants. Au moment où les enfants forment leurs théories
sexuelles, ils ne savent évidemment pas distinguer entre ce qui est
biologiquement vrai et ce qui ne l’est pas. Non pas que la plupart des
adultes en sache plus quant à la pertinence des connaissances
biologiques, mais ils savent du moins quelle est, grosso modo, la théorie
scientifique en vigueur. La vérité de la « teneur de
vérité » relève du jugement de l’expert.
Elle n’est ni connue, ni perçue, ni vécue par
l’enfant. La vérité tient dans la perspective d'un
« pour nous », adultes, éclairés. Dans ce sens, on ne dira pas non plus que la
« teneur de vérité » est historique.
La « teneur de
vérité » ne nous permet donc pas de
déterminer la signification du NHV.
2.
Le noyau de vérité historique
J’essayerai désormais de reconstruire l’argument du
NVH. Contrairement au principe de la primauté de la clinique,
l’argument du séminaire part d’une définition de la notion de « noyau de vérité
historique ». Le matériel clinique est évoqué
à la suite de cette définition et selon une sélection qui
vise à illustrer la définition. Assurément s’agit-il
d’une procédure purement didactique. Mais j’aimerais, pour le
temps de ces réflexions, prendre très au sérieux
l’ordre du propos.
Le mouvement d’une telle
présentation clinique n’est pas celle de l’induction –
généralisation ou théorisation à partir d’une
collection de cas particuliers –, ni même celle de
l’inférence à la meilleure explication
(abduction[9]), mais bien celle
d’une déduction du fait particulier à partir d’un
principe, d’une loi ou d’une règle générale.
Soit, ce qu’en épistémologie on désigne
d’explication. Expliquer un phénomène, c’est le
déduire d’une loi ou d’un principe général en
rapport avec des conditions antécédentes.
Il s’agit
là d’un fait qui me frappe souvent quand il est question de
clinique en psychanalyse : les expériences et données de
cures analytiques sont régulièrement évoquées au
seul titre d’illustration ou d’exemplification d’une loi
générale, voire universelle. D’où le sentiment que la
psychanalyse permet d’expliquer (au sens de l’explication
scientifique déductive) les phénomènes psychiques. En réalité, dans la pratique quotidienne, il
arrive néanmoins que les exemples cliniques, s’ils ne sont pas
rabotés à la manière de Mélanie Klein ou de Lacan
pour épouser les théorisations aprioriques, finissent par
mettre à mal les lois générales.
Les
définitions du « noyau de vérité
historique », du moins telle que je les ai comprises, sont les
suivantes :
- Une première définition (dynamique) part de
l’idée que les délires se présentent d’abord
comme un éloignement du monde réel. Mais cet éloignement
est moins général qu’il n’y paraît. Car chaque
délire contient un morceau de vérité historique. Si bien
que le délire (dans son ensemble ?) n’est, en
réalité, qu’une construction psychique qui vient à la
place d’un souvenir plus ancien. Le délire, à l’instar
du travail du rêve, puiserait donc son matériel dans la situation
actuelle pour masquer un ‘noyau’ historiquement plus ancien. Il vaut
peut-être la peine de préciser à cet endroit, que la notion
d’historique se limite à la biographie personnelle et ne
s’étend pas aux « influences »
phylogénétiques. La reproduction relève d’un
vécu personnel et non de la reproduction d’un archétype
historique universel. Freud, quant à lui, a appliqué la même réflexion aux
religions, où des constructions psychiques se seraient substituées à un noyau
de vérité historique. Suivant l’équivalence, il y
aurait donc lieu de penser les religions comme des phénomènes
sociaux similaires (voire identiques) aux délires personnels.
- Une deuxième définition (téléologique) du
« noyau de vérité historique » précise
le but psychique de cette reproduction. Le délire (le symptôme en
général) reproduit un NVH comme tentative
d’auto-guérison. Dans ce sens, la formation d’un
délire n’est pas si
(?[10]) différent des
« constructions en analyse », délirantes à
leur tour. Dans les deux cas, les constructions délirantes visent une
élaboration d’un NVH ; élaboration dont
résulterait la guérison.
- À ces deux définitions, dynamique et
téléologique, se rajoute un conseil pratique sous forme de
‘mode d’emploi’ : dans le travail clinique, il faudrait
retrouver l’élément de vérité historique qui
permette d’aborder le délire. Ou plus
généralement : le travail clinique en psychanalyse viserait
à retrouver le NVH pour mettre en œuvre une élaboration dont
le succès de guérison serait plus important que les tentatives
d’auto-guérison symptomatiques.
Ici, il
faudra nuancer aussi bien le principe du mouvement clinique-théorie [=CT]
que la critique trop générale de
l’« application » de notions théoriques
(c’est-à-dire le mouvement en sens inverse :
théorie-clinique [=TC]). Si, comme je le supposerai, le concept de NVH
est lui-même issu de l’expérience clinique et non d’une
réflexion apriorique sur l’essence du psychisme en
général, le rapport clinique-théorie serait donc celui
d’un mouvement CT TC. TC au sens où la notion de NVH donne lieu,
justement à un « conseil pratique » ou un « mode
d’emploi ».
Et pour peu que la démarche
psychanalytique tienne vraiment compte de la nature empirique de ses concepts
théoriques, on aura donc le mouvement cyclique CT TC CT.
C’est-à-dire un processus qui implique la possibilité
d’une révision du concept théorique par des
découvertes cliniques qui n’y correspondent pas. Ce qui, de loin,
ne suffira pas à faire de la psychanalyse une science naturelle, comme le
souhaitait Freud, mais ce qui du moins, inscrit les théorisations
psychanalytiques dans une démarche empirique et la démarche
critique dans un mouvement de réflexion sur ses présupposés
et ses modes de fonctionnement.
Pour revenir à la
définition dynamique, il apparaît que la théorie du NVH ne
représente qu’une variante de ce que Freud lui-même nomme
« répétition » ou encore « retour du
refoulé ». Je lis dans Erinnern, Widerholen,
Durcharbeiten [1914] : « [...] ainsi nous pouvons dire que
l’analysé ne se souvient de strictement rien quant à
ce qui a été oublié et refoulé, mais il l’agit. Il ne le reproduit pas comme souvenir, mais comme acte, il
le répète, bien sûr sans savoir qu’il le
répète. [11] »
Freud
oppose ce phénomène au « déroulement
lisse » de la technique hypnotique, qui visait la restitution
d’un événement passé et son abréaction
affective omise. En 1914,
Freud précise que cette technique n’est plus actuelle et a fait
place à une analyse des
résistances.[12] La
différence pour Freud est celle entre la technique de l’association
libre (freie Assoziation), où le point de départ des
associations est fixé par la recherche progressive d’une
scène originelle, et la technique des idées qui viennent librement
à l’esprit (freier
Einfall)[13]. cette dernière relève
de l’analyse des résistances.
Si dans les deux cas le but reste le
même – « combler les lacunes de la
mémoire » – la dynamique est différente. Là
où l’association libre de la technique hypnotique visait la
restitution d’une scène originelle, la nouvelle technique se
satisfait de supprimer les obstacles à la remémoration. De ce
point de vue, la technique qui viserait seulement la restitution des lacunes de
la mémoire, la recherche en acte d’une scène originelle,
plutôt que l’analyse des obstacles à cette
remémoration, relèverait de la première technique
hypnotique. On remarquera que le corrélat pratique de la
définition du NVH mentionne exclusivement la recherche d’une telle
scène primitive et ne fait nulle mention de l’analyse des
résistances.
Contrairement à la première
théorie freudienne de la scène originelle réelle, la notion
de NVH tient compte d’une précision qui appartient à la
seconde technique. Car, ce qui peut être remémoré ou
répété n’est pas seulement une scène
réellement vécue, mais un « autre groupe de processus
psychiques que l’on peut opposer aux impressions et aux expériences
vécues comme actes purement intérieurs, les fantasmes, des
processus relationnels, des motions affectives, des rapports. » Dans
ce cas, poursuit Freud, quelque chose est
« remémoré » qui n’a jamais
été « oublié ».
Cette
précision gauchit néanmoins le sens premier qu’on serait
tenté d’accordé à l’idée d’une
vérité historique. Car ces « purs actes
intérieurs » ne correspondent ni à un vécu, ni
à une donnée biographique de la personne et donc pas non plus
à une vérité au sens premier de la définition. Or,
si l’on pouvait éventuellement sauver la notion de
vérité en l’étendant de manière à
inclure quelque chose comme une « vérité
subjective », ou une
« vérité » relative à un processus
purement intérieur, il semble plus difficile de sauver le
caractère historique de quelque chose qui n’a jamais
été ‘présent’.
La définition
dynamique du NVH se présente donc comme un mélange entre la
répétition, avec ses actes purement intérieurs et la
scène originelle, avec son aspect de réellement vécu. En
somme : ce qui est réellement vécu ne tient pas son
intérêt psychique de cette réalité, mais de
l’interprétation personnelle, psychique ou fantasmatique du
vécu. Dans ce sens, le terme de vérité semble ajouter à la confusion plus qu’il n’éclaire ce dont il
est question.
Pour ce qu’il en est de la définition
téléologique, elle me semble reposer sur la règle
suivante : la répétition d’un NVH est motivée
par une tentative d’élaboration d’un problème. La
nature de cette élaboration tiendrait dans deux facteurs : la
réponse à une question et l’usure affective. Le NVH comme
répétition d’une scène originelle se
présenterait dès lors sous forme d’une question sans
réponse pour le sujet et l’élaboration tiendrait dans la
répétition de ce NVH à l’aide de matériel
actuel, et ce dans le but de trouver ou de créer une réponse à
cette question. Simultanément à cette recherche d’une
réponse, la répétition aurait également comme effet
d’user la charge affective liée à la scène. Si je
ne remets pas en question ce phénomène d’usure affective
dans la répétition, je résisterai néanmoins à
l’attribuer à l'« élaboration ». Dans le sens
courant, l’élaboration indique la production ou la manipulation de
quelque chose, un travail plus ou moins long et complexe, plutôt que l'effacement par usure. Dans la terminologie freudienne,
l’élaboration traduit le durcharbeiten allemand (rendu
parfois par le néologisme de « perlaboration »). Ce dernier relève également de processus psychiques complexes de réintégration
plutôt que de l’érosion de l’énergique
psychique.[14]
3.
Les illustrations cliniques
Comme je l’ai noté plus haut, les vignettes cliniques
suivantes répondent à la logique de l’illustration.
L’illustration relève d’un processus rhétorique ou
littéraire qui représente une loi générale ou un
genre au moyen d’un cas particulier. La logique de l’illustration
suppose évidemment que ce cas est sélectionné afin de
correspondre à la loi. Je note, au passage, qu’à ma
connaissance, l’écrasante majorité des textes et
présentations cliniques en psychanalyse relèvent de la
rhétorique de l’exemple. L’illustration montre, mais elle ne
démontre, ni ne prouve la loi, le principe ou le genre qu’elle
exemplifie. Et si je puis me permettre une distinction sémantique
supplémentaire, je dirais : si l’illustration tient plus
généralement dans la représentation d’un ensemble et
si l’exemple tient dans l’évocation d’un cas
particulier, élément de cet ensemble, le lien de
l’illustration à l’ensemble relève du symbole, celui
de l’exemple de la synecdoque. Dans ce sens et sous certaines
conditions, l’exemple pourrait tout du moins être
évoqué pour montrer (et non démontrer !)
l’existence d’au moins une occurrence particulière ou
d’une instanciation (actualisation d’un cas concret
déterminé par la loi), alors que l’illustration peut tout
aussi bien créer son ‘exemple’ de toutes pièces, comme
dans le cas de l’illustration littéraire ou
cinématographique.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la
psychanalyse recourt aussi aisément aux textes littéraires
qu’aux vignettes cliniques. La raison ne tient pas tant dans une
mystérieuse communauté d’essence de la psychanalyse et de la
littérature, que dans la rhétorique de l’illustration. Les
illustrations de théories peuvent s’appuyer aussi bien sur des
textes littéraires que sur des mythes, des textes religieux, des
théories philosophiques, des films, des pièces de musique que sur
de vraies cures psychanalytiques ou dans les phénomènes psychiques
de la vie quotidienne. Au sens de la distinction mentionnée
plus haut, les exemples ne sont issus que de l’expérience
analytique.
Les psychanalystes qui appuient leurs théories sur des illustrations confirment toujours leurs définitions ou
théories de cet fait. Et ce qui s'apllique aux textes pourrait
tout aussi bien s’imposer comme règle à la pratique.
Poussée à l’extrême, cette règle pourrait avoir
comme résultat que les analysants eux-mêmes finissent par faire office d’illustrations vivantes. C’est dans ce sens
très particulier que l'« application » de
théories à la pratique s'avère problématique. Mais j'aimerais insister : toute
« application » de théorie ne correspond pas à cette
difficulté.
Première étape de
l’illustration clinique : le président Schreber. Les
délires de Schreber paraissent fous, à n’en pas douter, mais
ils prennent une tournure bien moins aliénante dès qu’on
arrive à les reconduire à leur NVH. Ainsi, le psychiatre
anglais Aaron Esterson[15] a
réinterprété certains délires du président en
les rapportant aux différentes machines et instruments
pédagogiques de son père. Le père de Daniel Paul Schreber
était un médecin et un pédagogue qui, en effet, testait ses appareillages sur ses enfants. Ainsi, les êtres
célestes qui, dans l’un de ses délires, tirent Daniel Paul
Schreber par les cheveux, trouveraient leur origine dans l’un des appareils
inventés par le père. Cet appareil, qui avait comme fonction
d’aider les enfants à se tenir droit, se fixait sur les cheveux de
la partie arrière du crâne afin de maintenir
la tête. L'interprétation de esterson semble assez séduisante et se
présente avec une élégante simplicité.
Ce que
Schreber invente à titre de symptôme tiendrait dans la reproduction
de scènes traumatiques, issues de la « torture » de
l’enthousiasme pédagogique du père. Dans ce sens, les
délires représenteraient une manière de
répondre à une question, de donner sens à une torture
restée incompréhensible depuis l’enfance. Le sens
attribué à la ‘torture’ découlerait ensuite de la
restructuration paranoïaque du monde où dieu a élu Schreber
pour repeupler le monde en devenant femme. Dans cette
réinterprétation délirante, les tortures subies sont issues de
la transformation progressive du corps du président en corps de femme. Vu
sous cet angle, les délires de Schreber répondraient aux deux
critères de la tentative d’auto-guérison du
symptôme (la reproduction des NVH dans les constructions
fantastiques qui leur confèrent un sens) et de l’usure affective, due
à la répétition des
délires.
Assurément, cette interprétation ne
relève pas d’une expérience clinique. Le
président Schreber n’a jamais été psychanalysé
et l’ensemble des théories psychanalytiques freudiennes sur les
délires du président se déclinent comme autant
d’interprétations du livre de Daniel Paul Schreber. Elles
relèvent donc moins de l’expérience psychanalytique que de
la « critique » ou de l’herméneutique
littéraire ou textuelle. De ce fait, l’analyse de Schreber reprend
deux aspects (sur trois) qui, selon Freud, définissent la
« "wilde" Psychoanalyse [16] ».
La psychanalyse dite « sauvage » se définit par son interprétation hors transfert et hors prise en compte des
résistances intérieures. De même que dans le texte de 1914
mentionné plus haut, Freud affirme en 1910 que la simple
révélation du contenu inconscient caractérise la
première variante, défectueuse (fehlerhaft), de la
technique psychanalytique. Cette technique ne tient pas compte des
résistances intérieures à l’origine de
l’« ignorance ». Même dans les conditions
idéales de la situation analytique, la restitution du contenu
caché des symptômes ne représente pas, selon Freud, le
travail thérapeutique en lui-même, mais seulement
« l’une des préparations nécessaires à la
thérapie [17] ».
La thérapie, quant à elle, c’est-à-dire
l’élaboration ou la perlaboration du matériel conditionnant
le symptôme, tient dans la « lutte contre les
résistances » (Freud).
Ces précisions
supplémentaires quant à l’opposition entre une
première technique, dont Freud se distancie en partie, et la technique
subséquente de l’analyse des résistances permettent de jeter
un autre regard sur la notion et le « mode d’emploi »
technique du NVH. L’idée d’un NVH comme quelque chose qui
n’aurait pas pu être élaboré semble encore une fois
plus proche de la première technique et de la première
théorie sous-jacente à cette technique : la
répétition d’une scène passée traumatique. La
différence semble subtile, mais s’avère assez importante.
Dans le premier cas (la théorie du NVH), une scène
originelle est oubliée parce qu’elle n’a pas pu être
élaborée (ou, selon la métaphore courant,
« digérée ») et elle se répète
dans le but d’une élaboration après-coup.
L’explication de cette répétition tient dans une sorte de
manque : l’incapacité de répondre à une
question, l’impossibilité, peut-être, de donner un sens
à la scène traumatique. Et c’est du fait de ce manque
d’élaboration qu’une scène se reproduit ensuite
sous forme de symptôme.
Or, si la description du phénomène
est identique, son explication (à partir de 1910, au moins) est
très différente. Car selon Freud il ne s’agit justement pas
d’un simple manque ou d’une incapacité à
répondre à une question. Freud suppose, bien au contraire, la
personne tout à fait à même de répondre. Ce sans quoi
on ne verrait pas, d’ailleurs, comment la remémoration pourrait
être élaborée en analyse.
À la lumière
de la deuxième théorie du refoulement, ce dernier n’est pas
dû à un manque, à une absence, mais à un
empêchement ‘actif’. Pour recourir à une image, ce serait la
différence entre : ma bicyclette n’avance pas parce
qu’il n’y a pas de chaîne et ma bicyclette n’avance pas
parce qu’elle se heurte à un mur. Assurément, dans les deux
cas, le résultat est le même, mais les raisons changent et, par
conséquent, la solution du problème diffère
également. De même, les deux descriptions
(« superficielles » selon la qualification de Freud) du
phénomène de la répétition se correspondent, mais
les explications divergent autant que les démarches cliniques qu'elles conditionnent.
Que
l’on ne se précipite pas de jeter cette sophistication
‘logique’ aux oubliettes des ruminations théoriques
abstraites et sans rapport aucun avec la clinique concrète. Car selon le
type d’explication du phénomène on a (voir Freud) une
clinique très différente. Dans le cas de la première
explication (absence, incapacité ou manque d’élaboration) on
a une technique de la révélation, du dévoilement, de la
mise à jour. Dans le deuxième cas (opposition, résistance
à la remémoration et à l’élaboration), on a
à faire à une analyse des résistances qui compte ne compte
la révélation que parmi les préparations au travail
thérapeutique. Ce qui dans le premier cas équivaut à la
thérapie n’en est plus qu’un préliminaire
nécessaire dans le
deuxième.[18]
À la suite du président Schreber, plusieurs
illustrations cliniques ont été évoquées lors du
séminaire. Il ne m’appartient pas de les reproduire ici. Mais
il n’a pas été difficile pour les participants du
séminaire de trouver des exemples de
scènes problématiques issues du passé dans leur propre expérience, des scènes qui se répétent de manières diverses, plus ou moins
déformées, dans le présent sous forme de symptômes.
Dans ma propre expérience, ces scènes remémorées l'ont régulièrement été comme
réelles, ou plus précisément : comme
interprétations de scènes à l’origine de certaines
répétitions symptomatiques. Sans doute le terme de
« noyau » tente-t-il de rendre compte de ce sentiment :
quelque part, les scènes répétées tiennent à
la ‘réalité’ d’un vécu passé,
même si le caractère opérationnel de cette
‘réalité’ consiste dans le sens particulier de
l’événement pour la personne en question. Plutôt que
de réalité, il y aurait donc lieu de parler d’un
« fait historique », au sens où, les
« faits historiques » relèvent de constructions
complexes et historiquement variables du
passé.[19] Mais comme je le
montrerai par la suite, l’idée de la vérité
historique ouvre à un problème nouveau et nettement plus important
pour la psychanalyse.
4.
Quelques remarques sur la différence entre NVH et
répétition
Il ne s’agira pas, dans ce qui suit, de remettre en question le
phénomène psychique décrit par le concept de NVH. Je ne
compte pas non plus remettre en question l’utilité et la pertinence
clinique de l’application du concept de NVH.
Les remarques critiques qui suivent concernent donc tout d’abord le concept de NVH, c’est-à-dire la manière de parler, de
théoriser un phénomène psychique courant. Ensuite, dans la
mesure où ce concept peut déterminer, au sens le plus fort
du terme, l’approche clinique des symptômes dans une cure, la
critique a également des répercussions plus indirectes sur la clinique. Et bien qu'indirectes, ces
répercussions ne me semblent nullement subtiles.
J’ai notamment
tenté de rappeler plus haut comment Freud en est arrivé à
distinguer deux types très différents de clinique en raison des
changements de sa théorie. Si bien que l’attitude
‘naïve’ qui récuse toute réflexion sur la
conceptualisation et la théorisation psychanalytiques sous
prétexte de divagations purement intellectuelles, me paraît fausse.
J'admets toutefois que ce refus s’avère utile pour couper court à
toute discussion, car il contraint à accepter tel quel tout compte rendu
de la clinique personnelle.
Le nom de NVH me semble hasardeux pour décrire
le phénomène en question. Assurément, le nom d’un
concept n’est censé ressembler ni à sa signification, ni
à son référent. Techniquement parlant, il n’y aurait
aucun problème à nommer ce phénomène
« boudin blanc de Liège » ou « ligne B
du RER », pour peu que les discutants, auditeurs ou lecteurs en
comprennent la signification théorique et clinique. Pourtant les mots ne
manquent pas pour nommer le phénomène de manière plus
pertinente.
Le terme de « vérité » dans
le NVH ne semble correspondre à aucun usage repéré du terme
de vérité. La vérité dont il serait question resterait
à définir. Car le vérité dont il serait question
ne serait ni celle de la correspondance à un donné, ni celle
d’un énoncé, ni même celle d’une quelconque
authenticité subjective. Cette « vérité »
n’est pas non plus utilisée comme synonyme de
réalité, dans la mesure où ce qui se répète
tient plus dans l’interprétation ou le vécu que dans une
apperception passive d'un donné.
La notion de « vérité
historique » pourrait éventuellement correspondre à un
« wie es eigentlich gewesen », aux choses telles qu'elles
étaient en réalité. Mais avant de m’arrêter sur
ce sens, j’aimerais relever une ambiguïté qui cache plusieurs
complications supplémentaires.
« Vérité
historique » pourrait se référer soit à ce
qu’en historiographie on nomme « fait historique »,
soit à l’énoncé qui porte sur ce fait. Bien
que cette dernière signification serait plus correcte – la
vérité ne résidant jamais dans les faits, mais dans les
énoncés sur les faits – le NVH semble plutôt se
rapporter au premier sens. Plus précisément, un NVH
relèverait donc d'un noyau de factualité historique plutôt que
du jugement (v,f) d’un énoncé portant sur ce fait. Or,
à moins qu’on attribue d’emblée, et sans autre
détour, une valeur de vérité à tout
énoncé portant sur des faits remémorés (ce que Freud
lui-même récuse), le rapport entre un souvenir et un fait
passé ‘brut’ (« wie es eigentlich
gewesen ») est gros de quelques problèmes majeurs. Le
rapport entre la représentation d’un passé et un
passé tel qu’il aurait ‘vraiment’ été
reste problématique même en présence de traces objectives
(textes, images, éléments matériels) de ce passé.
Car la notion de « fait historique » complique à son tour la
compréhension par l'introduction d'un nouveau double sens.
La
date de l’attentat contre Franz Ferdinand, l’archiduc
d’Autriche-Hongrie, le pont où l’attentat a eu lieu, de
même que la voiture dans laquelle il a été tué ou
l’étrange enchaînement de ratages et de hasards accomplissant
un plan de moins en mois probable constituent certes des données exactes
du passé. Mais ces données n’en possèdent pas pour
autant une pertinence pour ce que l’on désignerait de
« fait historique ». Et si l’on pouvait discuter de la
date, des données telles que l’heure, l’endroit,
l’enchaînement des maladresses et le hasard final conduisant,
presque envers et contre tout, à l’attentat, ne contribuent en rien
à la nature (ou l’efficience) historique de l’attentat. Le
fait même de l’attentat (le meurtre) ne permet même pas,
à lui seul, de constituer le « fait historique ». Ce
dernier ne tient même pas immédiatement dans la signification
politique attribuée au meurtre, mais dans l’usage politique qui en
sera fait comme prétexte après-coup d’un coup militaire
contre la Serbie, envisagé bien avant l’attentat. Dans ce sens, il serait rigoureusement faux d’attribuer une quelconque
« vérité historique » à
l’attentat. Combien même les détails de cet attentat semblent
connus, aucune de ces « teneurs de vérité » ne
permettrait d’affirmer quoi que ce soit sur l’attentat comme fait
historique. Un fait passé n’est pas, de ce fait, un fait historique. Ce qui plus est, il y a des arguments très forts pour
penser que le fait « historique » n’existe pas dans le
monde, mais seul dans la construction (dans la
« tête ») de l’historien. « In the
first place, écrit l’historien E. H.
Carr[20], the facts of history
never come to us ‘pure’, since they do not and cannot exist in pure
form: they are always refracted through the mind of the recorder. It follows
that when we take up a work of history, our first concern should be not with the
facts it contains but with the historian who wrote
it. »
Plus dommageable encore pour la notion de NVH :
le fait historique est issu d’une interprétation (quasi apriorique) et d’une sélection des données du
passé déterminée a priori (et non seulement
‘quasi’) par cette interprétation. Carr offre une image
amusante de ce problème : « The facts are really not at
all like fish on the fishmonger’s slab. They are like fish swimming in the
ocean; and what the historian catches will depend, partly on chance, but mainly
on what part of the ocean he chooses to fish in and what tackle he chooses to
use – these two factors being, of course, determined by the kind of fish
he wants to
catch. [21] »
Si
l’on voulait bien appliquer cette réflexion au travail historique
de la cure psychanalytique, on aurait donc deux historiens qui contribuent
subséquemment et alternativement à la construction d’un NVH.
La conséquence semble évidente : « By and large,
the historian will get the kind of facts he wants. » Nous frôlons la problématique du « recovered memory syndrome ».
En
d’autres termes : à l’instar de l’historien, le
psychanalyste pratique sa propre interprétation et sélection
à partir des récits de l’autre historien qu’est
l’analysant lui-même. L’analyste ‘trouve’ des
faits freudiens, s’il est freudien, des faits jungiens, s’il est
jungien ou des faits lacaniens, s’il est lacanien, etc. Pourquoi les
rêves des analysants d’analystes freudiens sont-ils freudiens ?
Parce qu’en premier lieu le psychanalyste freudien sera enclin à
n’y voir que Freud, le lacanien Lacan, etc. Une foi aveugle en la
pureté de la perception dite « neutre »
résoudrait-elle vraiment cette question, alors que c'est justement la pureté de la
perception qui est remise en cause par
l’interprétation et la sélection ?
Et ce qui
paraît suffisamment compliqué pour une donnée historique
dûment documentée et vérifiée, risque de rapidement
devenir insurmontable pour une mémoire personnelle qui ne
saurait évoquer, comme seul témoin de vérité, le sentiment de vérité.
L’une des premières découvertes de Freud a justement
porté sur la logique et la dynamique de telles associations ;
logique et dynamique sans aucun rapport d’isomorphisme avec un
quelconque noyau de vérité extérieure.
Sans
même entrer dans l’insurmontable problématique de cette notion de vérité qui, depuis le vingtième
siècle au moins, ne risque d’être revendiquée par
aucun historien, il suffit d’évoquer les précisions
conceptuelles explicites du NVH. Le NVH n’a pas besoin de se
présenter comme le décalque d’une situation réelle
‘brute’. Le NVH correspond à l’interprétation
personnelle et idiosyncratique d’une situation passée
‘réelle’ ; il peut encore correspondre à un
souvenir écran, c’est-à-dire un souvenir qui se
présente avec un sentiment de ‘réalité’ mais
qui en fait est composé et construit d’éléments issus
d’expériences différentes et en partie même
imaginaires et fantasmatiques.
Or, pourquoi nommer
« vérité historique » ce qui n’est ni vrai – au sens le plus courant de la correspondance à des
faits – ni même historiquement vrai, au sens d’un fait
partagé ? Car il faudrait non seulement modifier le sens de la
notion de vérité, mais également le sens courant de
l’adjectif « historique » et le concept de
« fait historique » afin d’y inclure
l’idée d’une expérience personnelle singulière.
Contrairement à ce qui est couramment désigné de
« fait historique », cette remémoration biographique
n’implique aucune indication fiable quant à l’acteur,
l’action, le temps ou le lieu. Ce « fait historique »
ne comporte par ailleurs aucune signification partagée. Contrairement
aux faits historiques courants, il ne dépend d’aucune formulation
explicite. Et même s’il s’avérait possible de
redéfinir les notions de vérité et de fait historique, on
pourrait se demander dans quelle mesure un travail de réflexion et de
légitimation aussi énorme visant à sauver le seul nom d’un concept ou d’une théorie
s’avérerait raisonnable ?
Le terme de noyau,
enfin, semble tout aussi problématique pour les raisons
déjà évoquées. Bien qu’il corresponde au sentiment que certains symptômes répètent un ou
plusieurs événements du passé remémoré, il ne permet justement pas de distinguer un donné
‘brut’ de son interprétation personnelle. Car si par
« noyau » on entend désigner quelque chose qui serait
de l’ordre d’une « teneur de
vérité », on n’aurait pas seulement
désubjectivé un phénomène, dont le principe
psychique tient justement dans le « vécu subjectif ».
On aurait également affirmé un donné
‘réel’ qui, dans le NVH, n’existe nulle part en dehors
du vécu subjectif.
Si les psychanalystes étaient à
même de distinguer un noyau de vérité de la
structuration subjective de la mémoire personnelle, on n’aurait non
seulement plus besoin d’historiens dans ce monde, mais on pourrait encore
envoyer en retraite l’ensemble des inspecteurs de police, les juges et les
avocats : il suffirait alors de recourir à ces psychanalystes qui
sauraient, en un tour de main, rétablir la
‘vérité’ des faits et rendre le monde plus juste.
Je
me demande par ailleurs dans quelle mesure l’idée d’un tel
noyau semble redevable au postulat métaphysique de la
vérité immédiate de la perception ? En tous les cas,
elle en partage les apories.
Mais pourquoi dès lors nommer
« noyau de vérité historique » ce qui
n’est ni un noyau, ni une vérité, ni historique au sens
courant du terme ?
À la place du NVH, on pourrait
penser à un autre terme, faisant partie de la définition du
NVH : celui de « scène opérante ». Dans
l’une des réponses à la question de la vérité
ou de la fausseté des NVH rencontrés pendant les cures
analytiques, il a été précisé, en accord avec la
définition, que cette question ne se posait pas et qu’elle devait
faire place à la question purement pratique ou fonctionnelle du
« qu’est-ce qui est opérant ? » dans la
répétition. Et ce qui est opérant n’a non seulement
nul besoin de « teneur de vérité », mais
tient son principe opérant de la seule problématique subjective
individuelle. Assurément, même si elle semble plus cohérente, la notion de « scène
opérante » ne possède pas le charme
philosophique du « noyau de vérité
historique ».
Il existe néanmoins une autre raison, plus
forte, pour refuser le nom de « scène
opérante ». La théorie du NVH ne se réduit pas au
concept et au phénomène de la « scène
opérante ». Mis à part cette scène
opérante dans la répétition, la théorie du NVH
comprend encore l’explication des raisons, du pourquoi de cette
répétition, ainsi que l’explication de la fonction psychique
ou du but de cette répétition. Dans ce sens, la théorie du
NVH est nettement plus précise que la notion de scène
opérante et apporte, en plus de cette dernière, des
éléments d’explication. En d’autres termes: la
théorie du NVH articule le concept descriptif de la scène
opérante à l’explication de l’origine, du
fonctionnement et du but de la répétition. La différence
est considérable et ne semble pas justifier la substitution du NVH par la « scène opérante ».
5. Résultats
La notion de « noyau de vérité
historique » ne correspond ni au concept de « teneur de
vérité », ni à celui de Wahrheitskern chez
Freud. Dans ce sens, la notion de NVH n’est freudienne ni de par son nom,
ni de par sa signification. Elle propose une interprétation d’un
phénomène psychique observable, étayée sur une
articulation de certains traits et de la « teneur de
vérité » et du Wahrheitskern, en les
intégrant dans la théorie métaphysique d’une
vérité immédiate de la perception. Ce faisant, elle recourt à l’idée
d’une « vérité » subjective qui reste
à déterminer. Le nom de NVH prête d’ailleurs
aisément à confusion dans la mesure où il contredit sa propre définition.
Sur le plan pratique, le NVH semble
mélanger deux techniques que Freud a insisté à distinguer : la technique de recherche et de révélation
d’une scène originelle ‘réelle’ et la technique
de l’analyse des résistances. De ce fait, la notion de NVH ne
semble pas plus compréhensible dans son usage heuristique,
pratique. Dans quelle mesure la recherche d’une scène réelle
peut ou doit-elle être sauvée, alors Freud lui-même a reconnu
le caractère « défectueux » (selon ses propres termes) d’une
telle démarche ?
Mais sans même passer par la pratique
analytique ou par l’expérience freudienne : dans quelle mesure
la recherche d’un NVH peut-elle s’avérer utile dans une cure,
alors que ce qui se répète chez un sujet peut
indifféremment se présenter sous forme d’une
interprétation personnelle idiosyncratique, sous forme d’un
souvenir écran ou même sous forme d’une scène
imaginaire investie ? Car il semble clair que le principe opérant
de la scène répétée ne peut consister dans un
quelconque « wie es eigentlich gewesen ». Bien
au contraire, il semble nécessairement enraciné dans la
remémoration d’un ‘vécu subjectif’ dont on ne
pourra justement déterminer s’il est ‘vrai’ ou
‘faux’.
En résumé, la notion de NVH me
semble assez problématique, autant sur le plan conceptuel que sur le plan
clinique. En revanche, elle me semble hautement intéressante par les
questions qu’elle ouvre et dont j’aimerais retenir les trois les
plus profonds[22] :
- Le problème ou la question de la nature et de la fonction du
« fait historique » en psychanalyse. Le
« matériel clinique » ne ressemble certainement pas
aux données sensibles de la recherche en sciences naturelles et elle ne
correspond même pas aux données historiques documentés et,
du moins en principe, vérifiables par l'historien. Il n’en reste pas moins que l’historien se
voit confronté à des problèmes similaires à
ceux de l’analyste.
- Le problème de l’impact, voire de la suggestion exercée
par l’orientation, c’est-à-dire par les
‘convictions’ et théories de base de l’analyste. Il me
semble clair que d’une part, ces convictions et théories
n’ont pas besoin d’être explicites ou même conscientes
chez l’analyste pour opérer. Bien au contraire : moins elles
apparaissent à sa conscience, plus elles risquent de peser lourd.
D’autre part, la prétention qu’une « attention
librement flottante » ressemble en quoi que ce soit à une table
rase où viendraient s’imprimer, en toute neutralité et sans
sélection aucune, des données ‘pures’ d’une
perception non moins ‘pure’, me semble sérieusement
erronée. J’admets donc difficilement, à titre de solution,
l’idée d’une pratique sans théorie. Cette
dernière aurait d’ailleurs comme effet de laisser l’ensemble
du processus analytique dans la désorientation la plus
complète. Quand bien même une telle
« neutralité » serait possible, elle ne serait pas
souhaitable, car elle ferait de la psychanalyse une activité sans
principe et sans visée.
- La notion de NVH s’appuie sur une conception de la guérison et
des processus efficients de l’action thérapeutique qui, à
son tour, pose plus de questions qu’elle n’apporte de
réponses. Mais ce problème me semble mériter une
réflexion à part.
[1] Joël Bernat, Transfert et pensée. Bordeaux-Le Bouscat : Éditions
l'Esprit du Temps, collection « Perspectives
psychanalytiques »,
2001.
[2] Voir
l’introduction de Raymond Leroux, « Veritatis
Nucleus ».
[3] Il me
semble que le concept de Wahrheitskern est plus prudent que celui de
noyau de vérité historique qui restreint la signification du Wahrheitskern et se confronte à la difficile question de ce que
signifie « vérité historique ». C’est
d’ailleurs sur ce point qu’à mon avis, quelques
difficultés se feront jour lors du séminaire. Freud évite
ces difficultés en parlant de « historischer
Stoff » (matière ou données historiques)
plutôt que de vérité historique trop aisément
identifiée au « wie es wirklich war » de
Leopold von Ranke.
[4] Voir GW VII, p. 171-188.
[5] GW VII, p. 177.
[6] Je
m’appuie sur la définition courante du concept en
épistémologie : « If a theory is to be used as an
instrument of explanation and prediction, it must somewhat be linked with
observable materials. The indispensability of such linkages has been repeatedly
stressed in recent literature and a variety of labels have been coined for them:
coordinating definitions, operational definitions, semantical rules,
correspondances rules, epistemic correlations, and rules of
interpretation. » (Ernest Nagel, The Structure of Science.
Indianapolis: Hacket Publishing Compaany, 1979, p. 93) Voir également
W.v.O. Quine, From of logical Point of View. Cambridge: havard University
Press, 1953, 1980, p. 32-37.
[7] GW VII, p. 173.
[8] Je
montrerai plus loin dans quelle mesure ces aspirations semblent plus nuisibles
à la pratique qu’intellectuellement honorables pour la
théorie. Il ne s’agit pas seulement d’une question de
goût, mais d’une position à conséquences tout à
fait pratiques dans la cure analytique. Ce que les critiques philosophiques et
scientifiques de la démarche freudienne n’ont pas tardé
à repérer à juste titre, à mon avis.
[9] L’abduction ou
l’inférence à la meilleure explication part du constat
d’un phénomène particulier, tient compte de l’ensemble
des explications possibles du phénomène et sélectionne
l’explication qui en rend compte de la meilleure
manière.
[10] Il serait
intéressant de savoir dans quelle mesure les deux se rapprochent ou se
distinguent. Car assurément, pas tout délire qui vient à
l’esprit de l’analyste vaut comme « construction en
analyse ». La source, le but et la fonction étant
différentes, que reste-t-il de ce « si » ? La
fonction d’ailleurs, même si on postule
l’auto-guérison, est tout aussi différente dans la mesure
où le symptôme, contrairement à la
« construction » ne se détermine pas seulement par la
tentative de guérison, mais en même temps par la tentative de
résistance à la guérison.
[11] S. Freud, GW X,
p. 129.
[12] S. Freud, GW
X, p. 127 : « Endlich hat sich die konsequente heutige
Technik herausgebildet, bei welcher der Arzt auf die Einstellung eines
bestimmten Moments oder Problems verzichtet., sich damit begnügt, die
jeweilige psychische Oberfläche des Analysierten zu studieren und die
Deutungskunst wesentlich dazu benützt, um die an dieser hervorstehenden
Widerstände zu erkennen und dem Kranken bewusst zu
machen. »
[13] En
français, les deux types d’association représentant deux
techniques différentes sont malheureusement traduites par la même
expression d’« association libre ».
[14] Par ailleurs, si
l’on ne reconnaît pas l’idée de
l’élaboration à une thérapie qui se satisferait de la
disparition des symptômes par exposition et usure affective, il ne serait
pas juste de nommer ce même processus élaboration parce qu’il
s’inscrit dans le contexte de la psychanalyse.
[15] The Leaves Of Spring:
A Study In The Dialectics Of Madness. 1972: Pelican/Penguin, Londres. En
collaboration avec R. D. Laing : Sanity, Madness and the Family:
Families of Schizophrenics. 1990: Penguin,
Londres.
[16] S. Freud, GW VIII, p. 118.
[17] S.
Freud, GW VIII, p. 123: « Nicht dies Nichtwissen an sich ist
das pathogene Moment, sondern die Begründung des Nichtwissens in inneren
Widerständen, welche das Nichtwissen zuerst hervorgerufen haben und es
jetzt noch unterhalten. In der Bekämpfung dieser Widerstände liegt die
Aufgabe der Therapie. Die Mitteilung dessen, was der Kranke nicht weiß,
weil er es verdrängt hat, ist nur eine der notwendigen Vorbereitungen der
Therapie. ».
[18] L’origine clinique des deux notions ne fait pas de différence.
D’une part, les deux notions sont issues de l’expérience
psychanalytique. De l’autre, même comme notions empiriques, elles déterminent, au sens fort, une pratique. Ce de ce fait qu’on
pourra dire : par rapport à cette expérience-ci, par rapport
à cette personne-ci, les deux concepts cliniques sont d’abord aprioriques. On voit, une fois de plus, que dans la pratique, même
une théorie apriorique déterminante ne semble pas
s’opposer à l’idée de la clinique psychanalytique. Je
ne saurais, par conséquent, une fois de plus, souscrire à
l’alternative (voire au jugement valorisant) théorie/clinique. Car
si elle ne correspond pas simplement à un impératif moral, elle ne
trouve aucun appui, ni dans la clinique, ni dans la théorie
psychanalytique, du moins telles que Freud (et quelques autres) les pratiquait.
[19] Sur ce plan, la pratique
psychanalytique ne présente rien de si extraordinaire. La
construction et la constitution du fait clinique en psychanalyse sont, à
bien des égards, similaires à celles de l’histoire.
[20] E. H. Carr, What is
History? Hampshire: Palgrave, St Martins Press, 1961, 2001, p.
16,17.
[21] Ibid,
p.18.
[22] Par
« profond » j’entends que ces problèmes
s’étendent bien au-delà de l’outil explicatif et
heuristique du concept en question, car ils touchent à la nature
même de l’explication psychanalytique et du processus de la
cure.