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Thierry Simonelli

Noyaux de vérité historique


« Nichts ist doch wichtiger, als die Bildung von fiktiven Begriffen,
die uns die unseren erst verstehen lehren. » (Ludwig Wittgenstein)


Les réflexions qui suivent prennent prétexte de certaines observations proposées par Joël Bernat lors du séminaire clinique du 12 avril 2008 à Metz. Je ne prétends néanmoins nulle part rendre compte de la présentation de JB. Cette présentation lui appartient et ce qui suit ne doit pas être confondu à une reproduction fidèle des propos du séminaire. Pour qui aimerait avoir une idée plus détaillée des réflexions de JB, je renvoie à son ouvrage Transfert et pensée.[1]

Ce que je propose ici relève donc plutôt d’une reconstruction personnelle (fictive) de la notion de « noyau de vérité historique », inspirée par certains propos et certaines articulations de pensée notées, lors du séminaire de Metz. Comme ces articulations répondent à mes propres questions, la reconstruction des parties les plus problématiques m’appartient également. Je ne prétends donc nulle part à la justesse de ma compréhension du concept tel qu’exposé lors du séminaire. Les problèmes que je soulève me paraissent néanmoins intéressants ; si ce n’est que pour une certaine « façon de parler » en psychanalyse. Probablement les autres participants du séminaire résoudront ces questions différemment, pour peu qu’ils les aient perçus comme étant problématiques.

Pour ce qu’il en est de ma critique, il ne s’agit évidemment ni d’une critique de la psychanalyse, ni d’une critique de la psychanalyse freudienne et certainement pas d’une critique des phénomènes dont le concept de « noyau de vérité historique » entend rendre compte. Ces phénomènes existent bel et bien, ils sont aisément observables en analyse et ont été observés avec une régularité implacable par d’autres psychanalystes, par des psychiatres, des psychologues ou même des non-professionnels, à l’occasion de certaines scènes quotidiennes. De même que la plupart des phénomènes observés en psychanalyse, le phénomène psychique décrit par le concept de noyau de vérité historique [=NVH] ne se limite nullement à la situation psychanalytique mais fait, tout comme le transfert ou le refoulement, partie des phénomènes psychiques les plus quotidiens. En d’autres termes : il n’est nul besoin de la situation psychanalytique pour les observer. Ce que la situation psychanalytique apporte relève d’une manière particulière d’aborder ces phénomènes, des les étudier systématiquement, de les utiliser au sein d’un travail de réflexion (au sens le plus large) et d’en formuler des explications théoriques et des conceptions heuristiques.

Comme la majeure partie de mes propos relève d’une évaluation critique, il me semble utile de rajouter quelques mots sur les motifs qui m’animent (du moins consciemment) dans cette entreprise. Il ne s’agit pas de démonter ou de déconstruire une quelconque théorie pour le plaisir de démoter. Et il ne s’agit pas non plus d’avancer, de manière masquée, une autre théorie, une autre théorie ou pratique psychanalytique. Ce qui m’anime est plus modeste et moins ambitieux : le souhait de clarifier un certain nombre de choses qui ne me semblent pas aller de soi.


1. Noyau de vérité – teneur de vérité

Pour ce qu’il en est de la notion de « noyau de vérité » chez Freud, je renvoie à l’ouvrage cité de Joël Bernat ainsi qu’à la lecture commentée de Raymond Leroux (voir « Veritatis Nucleus »). Si j’en crois ces deux analyses, Freud utilise le terme de Wahrheitskern (noyau de vérité), mais probablement pas celui de noyau de vérité historique. Ni l’un, ni l’autre ne sont repris par l’index général des Gesammelte Werke. Ce qui, en soi, n'est peut-être pas significatif.
Le contexte freudien de l’usage du Wahrheitskern semble également plus vaste que celui du séminaire. Ce dernier partait du noyau de vérité historique des délires du président Schreber et en étendait la portée de manière à y inclure l’ensemble des symptômes névrotiques. S'il faut s'en remettre à RL, Freud n’aurait eu recours au Wahrheitskern que dans des cas cliniques de symptômes obsessionnels et de psychoses (plus particulièrement la « halluzinatorische Wunschpsychose », dont les mécanismes de défense semble proches de ceux de l’obsession, et ce depuis les premiers textes sur les psychonévroses de 1893). La notion trouverait également un usage régulier dans les incursions freudiennes dans la « sociologie, mythologie, spéculations sur l'histoire ou sur la religion, linguistique - "Totem und Tabu", "Zukunft einer Illusion", "Zur Gewinnung des Feuers", "Die Verneinung" [2] ».
Pour une brève discussion sur la notion de vérité applicable à la notion de Wahrheitskern, on se référera également au texte cité. Pour ma part, je me satisferai de relever ces différences conceptuelles et contextuelles entre la notion développée au séminaire et la notion freudienne, sans m'arrêter à la question d'une éventuelle signification de cette réappropriation.[3]

Dans l’index général des Gesammelte Werke, on trouve une autre notion, similaire, qui est celle de « Wahrheitsgehalt (historischer) » : le contenu ou la teneur de vérité (historique). La quasi-totalité des occurrences de la notion de teneur de vérité historique se limite à un seul texte : « Sur les théories sexuelles infantiles » de 1908.[4] D’après l’index, elle semble également mentionnée dans l’analyse du petit Hans. Il ne pourra néanmoins s'agir de prendre l’index des Gesammelte Werke comme une quelconque preuve, car les références y prennent fréquemment un aspect purement allusif. Ainsi, on cherchera en vain le terme de « historischer Wahrheitsgehalt » dans les textes et aux endroits mentionnés par l’index. Ce qu’on y trouve représente une qualification du moins similaire : « ein Stück echter Wahrheit [5] » ; un morceau d’authentique vérité.
Or, ce morceau d’authentique vérité ne se réfère pas à un vécu, il ne se réfère pas à une scène, mais au contenu même des théories infantiles. La notion de vérité prend ici son sens le plus courant : celle de l’adéquation ou de la correspondance d’une théorie ou d’un énoncé à un donné. Le donné, en l’occurrence, relève du biologique et du physiologique. Si bien que la « teneur de vérité » des théories sexuelles infantiles tient dans leur adéquation partielle à la réalité biologique et physiologique de la conception et de la naissance des enfants.
De ce fait, la « teneur de vérité » des théories sexuelles infantiles n’est pas identique au « noyau de vérité ». La première se réfère à une réalité biologique ‘objective’ contenue dans des théories, la seconde à un vécu ‘subjectif’ d’un événement ou d’une scène. Correspondance aux faits biologiques intemporels d’une part, remémoration subjectivement juste d’événements vécus de l'autre. La « teneur de vérité » n’a donc rien d’historique et sa vérité est rigoureusement indépendante du vécu subjectif.
Cette opposition permet néanmoins d’élucider le double sens (au moins) de la notion de Wahrheitskern chez Freud. Freud semble en effet utiliser le terme aussi bien pour désigner un contenu de vérité objectif (biologique, physiologique), qu’une remémoration juste d’un vécu antérieur. Pour comparaison : « je me suis vraiment senti compris et apprécié lors de notre dernier entretien » vs. « la reproduction sexuée implique la fusion des gamètes ». Les ‘règles sématiques’ [6] des deux énoncés s’avèrent tout aussi différentes : dans le second cas on a affaire à un énoncé empirique (scientifique) vérifiable, dans le premier cas, à un sentiment personnel, accompagnant une mémoire; un énoncé non-vérifiable.

Le texte, « Sur les théories sexuelles infantiles » énumère d’abord les sources de la théorie psychanalytique sur les théories sexuelles infantiles [=TSI]. D’après Freud, ces sources sont au nombre de trois : l’observation directe d’enfants, les récits d’analysants névrosés adultes au sein de cures psychanalytiques et les inférences et constructions, c’est-à-dire les traductions conscientes de souvenirs inconscients de personnes névrosées. Freud évoque un doute quant à la validité universelle de ses conceptions sur les TSI, mais l’écarte aussitôt par le rappel de l’universalité de la sexualité chez les enfants préadolescents. Ce qui est vrai des névrosés devrait donc également valoir des non-névrosés. Car, précise Freud, en se référent à une « expression » de Jung, les névrosés tombent malades des mêmes complexes que ceux contre lesquels se battent les sains. La différence étant que les personnes saines parviennent à « maîtriser ces complexes sans gros dommage [7] ».
Ce raisonnement, qui s’appuie sur l’identité des complexes psychiques des névrosés et des normaux, permet assurément d’appuyer la thèse de l’universalité, mais au prix d’une difficulté majeure pour l’étiologie sexuelle des névroses. Si les névrosés portent en eux les mêmes complexes que les sains, il n’est plus possible d’affirmer que ces complexes suffisent, en eux-mêmes, à produire des névroses. Et si en plus, on suppose ces complexes universels, il ne semble pas très aisé non plus d’en faire des conditions nécessaires de névroses, aucune comparaison n’étant possible. Leur nécessité pourrait donc tout au plus s’appuyer sur un raisonnement contrefactuel hypothétique : si ce complexe était absent, alors il n’y aurait pas de névrose.
Freud ne se soucie ni de l’un, ni de l’autre de ces problèmes. La seule question qui lui tient à cœur est celle de l’universalité des thèses avancées et la possibilité d’étendre les connaissances issues du travail psychanalytique avec des personnes névrosées aux personnes saines. Dans ce sens, on pourrait penser que Freud n’entend pas simplement développer des thèses proprement psychanalytiques, mais quelque chose qui tiendrait à la nature ou à l’essence de l’être humain en général. En d’autres termes, Freud ne s’apprête pas à défendre une théorie empirique, limitée au cadre psychanalytique, mais, à l’aide du travail psychanalytique, il entend appuyer une thèse quasi-philosophique sur la nature humaine en général. Je ne m’arrêterai pas sur cet étrange effacement des contradictions, qui vise à sauver le postulat quasi-philosophique sur la nature humaine. Je retiendrai tout au plus que d’une part, ce tour de passe-passe me semble caractéristique de Freud (et peut-être par quelque mimétisme, de la majeure partie des ‘raisonnements’ (rationalisations) psychanalytiques à sa suite) et que d’autre part, cette compulsion à l’universalisation, détectable dès les tout premiers textes psychologiques de Freud, se surajoute à des réflexions cliniques qui n'y gagnent strictement rien.
Freud confirme d’ailleurs lui-même le qualité de postulat à cette universalité en avouant que les thèses avancées ne s’appuient que sur la seule évolution sexuelle de personnes névrosées. Si bien que le lecteur se voit invité à croire à une essence universelle, induite à partir du travail analytique avec des personnes névrosées. Et comme si ce sac à nœuds suffisait pas, Freud étend le postulat de l'universalité au-delà même des limites de la psychologie individuelle, pour y inclure des faits sociaux et historiques des mythes et des contes de fées. Extension qui impliquerait donc en même temps la réduction du fait social au fait de la psychologie individuelle. Mais sentant sans doute l'abîme à surmonter, Freud se rétracte aussitôt, pour ne retenir que le caractère indispensable de ces complexes dans la conception des névroses elles-mêmes. Dans le cas des névroses donc, Freud se montre plus sûr : les TSI y sont encore en vigueur et y « acquièrent une influence déterminante sur la formation [Gestaltung] des symptômes. »
Il semble clair que quiconque qui n’aurait pas lui-même l’expérience des phénomènes décrits par Freud ou quiconque n’aurait pas une foi religieuse dans les affirmations de Freud, risquerait de refermer aussitôt le livre sur le formidable vertige laissé par les cabrioles logiques de l'introduction.
J’en viens donc au contenu clinique et je laisserai de côté les aspirations philosophiques de Freud.[8] Il faudra retenir également que ce que Freud y affirme de l’enfant et de l’être humain (en général) repose sur une extrapolation hautement problématique du matériel clinique issu d’analyses de névrosés masculins adultes. L’ensemble du texte se déclinera dans cette confusion, qui mélange incessamment matériel clinique particulier et essence humaine universelle.

La « soif de savoir » (Wissensdrang) des enfants n’a rien de naturel, selon Freud. Il naît, « par exemple », de l’aiguillon de la jalousie que l’enfant ainé peut ressentir à l’égard d’un nouveau né. C’est la crainte de la perte anticipée de l’attention et de l’amour maternel qui pousse l’enfant à la curiosité quant à l’origine et la provenance des enfants. Le but de cette « soif de savoir » est tout aussi pratique : faire redisparaître ce nouveau venu ou, à défaut, empêcher la reproduction de l’événement redouté. La question ‘scientifique’ générale « d’où viennent les enfants ? » cache la vraie question personnelle et particulière : « d’où vient cet enfant dérangeant ? » Voilà, d’après Freud, la première grande énigme de la vie infantile (des frères ou sœurs aînés. Question personnelle particulière : serait-ce à dire que les cadets soient condamnés à rester bête et sans « soif de savoir » ?).
Quoi qu’il en soit, Freud fournit un modèle pour une lecture intéressante des questions générales : les questions générales sur « les gens », « les femmes », « les flics », ou même « notre pays » ou « le monde actuel » se surimposent régulièrement à des personnes et des situations très particulières, contre lesquelles il s’agit de s’insurger et ce suivant une logique et une structuration de scènes infantiles ou adolescentes passées. Les cours et les séminaires de JB nous ont montré, au cours de ces dernières années, comment tenir compte de cette indication heuristique dans la tendance compulsive à l’universalisation qui motive les théories psychanalytiques.
En partant ce cette origine particulière/universelle de la curiosité quant à la naissance des enfants, elle-même issue du souhait de se débarrasser d’un enfant, on pourrait isoler le motif historique (biographique) de la curiosité et partant de là, de l’activité intellectuelle. Ce sera cette idée de base que Mélanie Klein développera de la manière la plus intéressante dans son tout premier article. Le geste restera à nouveau de celui de l’extrapolation systématique de l’exemple particulier : s’il n’y a pas de question sur l’impact que la curiosité quant à l’origine des enfants pour avoir sur la réflexion, rien ne permet de généraliser ce constat de manière à en construire une sorte de causalité sérielle unique : la jalousie provoque la curiosité, la curiosité provoque la réflexion, la réflexion aiguise l’intelligence. Donc : quiconque n’a pas été jaloux n’aura pas pu être curieux, n’aura donc ressenti aucun incitation à la réflexion et en restera nécessairement bête.
Mais ce n’est pas ce que Freud entend par « teneur de vérité » dans ce texte. La teneur de vérité se situe tout à fait ailleurs. La jalousie conduit à la curiosité, la curiosité à la réflexion et la réflexion à la construction de théories. Or, ces théories sexuelles infantiles, c’est-à-dire les réponses inventées et construites par les enfants à la question de l’origine des enfants, ne sont pas tout à fait fausses quant aux réalités biologiques de la reproduction. Dans les théories sexuelles infantiles des bribes d’explications justes sur la procréation se mélangent à des éléments glanés ici ou là, vécus, vus, lus, entendus ou même inventés de toutes pièces. Et quoi qu’il en soit du caractère ‘fantastique’ ou étonnant de ces constructions pour le médecin, ou l’adulte éclairé en général, les théories sexuelles infantiles ne sont jamais complètement fantaisistes.
On le voit : la vérité dont il est question ici ne concerne pas les enfants. Au moment où les enfants forment leurs théories sexuelles, ils ne savent évidemment pas distinguer entre ce qui est biologiquement vrai et ce qui ne l’est pas. Non pas que la plupart des adultes en sache plus quant à la pertinence des connaissances biologiques, mais ils savent du moins quelle est, grosso modo, la théorie scientifique en vigueur. La vérité de la « teneur de vérité » relève du jugement de l’expert. Elle n’est ni connue, ni perçue, ni vécue par l’enfant. La vérité tient dans la perspective d'un « pour nous », adultes, éclairés. Dans ce sens, on ne dira pas non plus que la « teneur de vérité » est historique.
La « teneur de vérité » ne nous permet donc pas de déterminer la signification du NHV.


2. Le noyau de vérité historique

J’essayerai désormais de reconstruire l’argument du NVH. Contrairement au principe de la primauté de la clinique, l’argument du séminaire part d’une définition de la notion de « noyau de vérité historique ». Le matériel clinique est évoqué à la suite de cette définition et selon une sélection qui vise à illustrer la définition. Assurément s’agit-il d’une procédure purement didactique. Mais j’aimerais, pour le temps de ces réflexions, prendre très au sérieux l’ordre du propos.
Le mouvement d’une telle présentation clinique n’est pas celle de l’induction – généralisation ou théorisation à partir d’une collection de cas particuliers –, ni même celle de l’inférence à la meilleure explication (abduction[9]), mais bien celle d’une déduction du fait particulier à partir d’un principe, d’une loi ou d’une règle générale. Soit, ce qu’en épistémologie on désigne d’explication. Expliquer un phénomène, c’est le déduire d’une loi ou d’un principe général en rapport avec des conditions antécédentes.
Il s’agit là d’un fait qui me frappe souvent quand il est question de clinique en psychanalyse : les expériences et données de cures analytiques sont régulièrement évoquées au seul titre d’illustration ou d’exemplification d’une loi générale, voire universelle. D’où le sentiment que la psychanalyse permet d’expliquer (au sens de l’explication scientifique déductive) les phénomènes psychiques. En réalité, dans la pratique quotidienne, il arrive néanmoins que les exemples cliniques, s’ils ne sont pas rabotés à la manière de Mélanie Klein ou de Lacan pour épouser les théorisations aprioriques, finissent par mettre à mal les lois générales.

Les définitions du « noyau de vérité historique », du moins telle que je les ai comprises, sont les suivantes :
Ici, il faudra nuancer aussi bien le principe du mouvement clinique-théorie [=CT] que la critique trop générale de l’« application » de notions théoriques (c’est-à-dire le mouvement en sens inverse : théorie-clinique [=TC]). Si, comme je le supposerai, le concept de NVH est lui-même issu de l’expérience clinique et non d’une réflexion apriorique sur l’essence du psychisme en général, le rapport clinique-théorie serait donc celui d’un mouvement CT TC. TC au sens où la notion de NVH donne lieu, justement à un « conseil pratique » ou un « mode d’emploi ».
Et pour peu que la démarche psychanalytique tienne vraiment compte de la nature empirique de ses concepts théoriques, on aura donc le mouvement cyclique CT TC CT. C’est-à-dire un processus qui implique la possibilité d’une révision du concept théorique par des découvertes cliniques qui n’y correspondent pas. Ce qui, de loin, ne suffira pas à faire de la psychanalyse une science naturelle, comme le souhaitait Freud, mais ce qui du moins, inscrit les théorisations psychanalytiques dans une démarche empirique et la démarche critique dans un mouvement de réflexion sur ses présupposés et ses modes de fonctionnement.

Pour revenir à la définition dynamique, il apparaît que la théorie du NVH ne représente qu’une variante de ce que Freud lui-même nomme « répétition » ou encore « retour du refoulé ». Je lis dans Erinnern, Widerholen, Durcharbeiten [1914] : « [...] ainsi nous pouvons dire que l’analysé ne se souvient de strictement rien quant à ce qui a été oublié et refoulé, mais il l’agit. Il ne le reproduit pas comme souvenir, mais comme acte, il le répète, bien sûr sans savoir qu’il le répète. [11] »
Freud oppose ce phénomène au « déroulement lisse » de la technique hypnotique, qui visait la restitution d’un événement passé et son abréaction affective omise. En 1914, Freud précise que cette technique n’est plus actuelle et a fait place à une analyse des résistances.[12] La différence pour Freud est celle entre la technique de l’association libre (freie Assoziation), où le point de départ des associations est fixé par la recherche progressive d’une scène originelle, et la technique des idées qui viennent librement à l’esprit (freier Einfall)[13]. cette dernière relève de l’analyse des résistances.
Si dans les deux cas le but reste le même – « combler les lacunes de la mémoire » – la dynamique est différente. Là où l’association libre de la technique hypnotique visait la restitution d’une scène originelle, la nouvelle technique se satisfait de supprimer les obstacles à la remémoration. De ce point de vue, la technique qui viserait seulement la restitution des lacunes de la mémoire, la recherche en acte d’une scène originelle, plutôt que l’analyse des obstacles à cette remémoration, relèverait de la première technique hypnotique. On remarquera que le corrélat pratique de la définition du NVH mentionne exclusivement la recherche d’une telle scène primitive et ne fait nulle mention de l’analyse des résistances.

Contrairement à la première théorie freudienne de la scène originelle réelle, la notion de NVH tient compte d’une précision qui appartient à la seconde technique. Car, ce qui peut être remémoré ou répété n’est pas seulement une scène réellement vécue, mais un « autre groupe de processus psychiques que l’on peut opposer aux impressions et aux expériences vécues comme actes purement intérieurs, les fantasmes, des processus relationnels, des motions affectives, des rapports. » Dans ce cas, poursuit Freud, quelque chose est « remémoré » qui n’a jamais été « oublié ».
Cette précision gauchit néanmoins le sens premier qu’on serait tenté d’accordé à l’idée d’une vérité historique. Car ces « purs actes intérieurs » ne correspondent ni à un vécu, ni à une donnée biographique de la personne et donc pas non plus à une vérité au sens premier de la définition. Or, si l’on pouvait éventuellement sauver la notion de vérité en l’étendant de manière à inclure quelque chose comme une « vérité subjective », ou une « vérité » relative à un processus purement intérieur, il semble plus difficile de sauver le caractère historique de quelque chose qui n’a jamais été ‘présent’.
La définition dynamique du NVH se présente donc comme un mélange entre la répétition, avec ses actes purement intérieurs et la scène originelle, avec son aspect de réellement vécu. En somme : ce qui est réellement vécu ne tient pas son intérêt psychique de cette réalité, mais de l’interprétation personnelle, psychique ou fantasmatique du vécu. Dans ce sens, le terme de vérité semble ajouter à la confusion plus qu’il n’éclaire ce dont il est question.

Pour ce qu’il en est de la définition téléologique, elle me semble reposer sur la règle suivante : la répétition d’un NVH est motivée par une tentative d’élaboration d’un problème. La nature de cette élaboration tiendrait dans deux facteurs : la réponse à une question et l’usure affective. Le NVH comme répétition d’une scène originelle se présenterait dès lors sous forme d’une question sans réponse pour le sujet et l’élaboration tiendrait dans la répétition de ce NVH à l’aide de matériel actuel, et ce dans le but de trouver ou de créer une réponse à cette question. Simultanément à cette recherche d’une réponse, la répétition aurait également comme effet d’user la charge affective liée à la scène. Si je ne remets pas en question ce phénomène d’usure affective dans la répétition, je résisterai néanmoins à l’attribuer à l'« élaboration ». Dans le sens courant, l’élaboration indique la production ou la manipulation de quelque chose, un travail plus ou moins long et complexe, plutôt que l'effacement par usure. Dans la terminologie freudienne, l’élaboration traduit le durcharbeiten allemand (rendu parfois par le néologisme de « perlaboration »). Ce dernier relève également de processus psychiques complexes de réintégration plutôt que de l’érosion de l’énergique psychique.[14]


3. Les illustrations cliniques

Comme je l’ai noté plus haut, les vignettes cliniques suivantes répondent à la logique de l’illustration. L’illustration relève d’un processus rhétorique ou littéraire qui représente une loi générale ou un genre au moyen d’un cas particulier. La logique de l’illustration suppose évidemment que ce cas est sélectionné afin de correspondre à la loi. Je note, au passage, qu’à ma connaissance, l’écrasante majorité des textes et présentations cliniques en psychanalyse relèvent de la rhétorique de l’exemple. L’illustration montre, mais elle ne démontre, ni ne prouve la loi, le principe ou le genre qu’elle exemplifie. Et si je puis me permettre une distinction sémantique supplémentaire, je dirais : si l’illustration tient plus généralement dans la représentation d’un ensemble et si l’exemple tient dans l’évocation d’un cas particulier, élément de cet ensemble, le lien de l’illustration à l’ensemble relève du symbole, celui de l’exemple de la synecdoque. Dans ce sens et sous certaines conditions, l’exemple pourrait tout du moins être évoqué pour montrer (et non démontrer !) l’existence d’au moins une occurrence particulière ou d’une instanciation (actualisation d’un cas concret déterminé par la loi), alors que l’illustration peut tout aussi bien créer son ‘exemple’ de toutes pièces, comme dans le cas de l’illustration littéraire ou cinématographique.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la psychanalyse recourt aussi aisément aux textes littéraires qu’aux vignettes cliniques. La raison ne tient pas tant dans une mystérieuse communauté d’essence de la psychanalyse et de la littérature, que dans la rhétorique de l’illustration. Les illustrations de théories peuvent s’appuyer aussi bien sur des textes littéraires que sur des mythes, des textes religieux, des théories philosophiques, des films, des pièces de musique que sur de vraies cures psychanalytiques ou dans les phénomènes psychiques de la vie quotidienne. Au sens de la distinction mentionnée plus haut, les exemples ne sont issus que de l’expérience analytique.
Les psychanalystes qui appuient leurs théories sur des illustrations confirment toujours leurs définitions ou théories de cet fait. Et ce qui s'apllique aux textes pourrait tout aussi bien s’imposer comme règle à la pratique. Poussée à l’extrême, cette règle pourrait avoir comme résultat que les analysants eux-mêmes finissent par faire office d’illustrations vivantes. C’est dans ce sens très particulier que l'« application » de théories à la pratique s'avère problématique. Mais j'aimerais insister : toute « application » de théorie ne correspond pas à cette difficulté.

Première étape de l’illustration clinique : le président Schreber. Les délires de Schreber paraissent fous, à n’en pas douter, mais ils prennent une tournure bien moins aliénante dès qu’on arrive à les reconduire à leur NVH. Ainsi, le psychiatre anglais Aaron Esterson[15] a réinterprété certains délires du président en les rapportant aux différentes machines et instruments pédagogiques de son père. Le père de Daniel Paul Schreber était un médecin et un pédagogue qui, en effet, testait ses appareillages sur ses enfants. Ainsi, les êtres célestes qui, dans l’un de ses délires, tirent Daniel Paul Schreber par les cheveux, trouveraient leur origine dans l’un des appareils inventés par le père. Cet appareil, qui avait comme fonction d’aider les enfants à se tenir droit, se fixait sur les cheveux de la partie arrière du crâne afin de maintenir la tête. L'interprétation de esterson semble assez séduisante et se présente avec une élégante simplicité.
Ce que Schreber invente à titre de symptôme tiendrait dans la reproduction de scènes traumatiques, issues de la « torture » de l’enthousiasme pédagogique du père. Dans ce sens, les délires représenteraient une manière de répondre à une question, de donner sens à une torture restée incompréhensible depuis l’enfance. Le sens attribué à la ‘torture’ découlerait ensuite de la restructuration paranoïaque du monde où dieu a élu Schreber pour repeupler le monde en devenant femme. Dans cette réinterprétation délirante, les tortures subies sont issues de la transformation progressive du corps du président en corps de femme. Vu sous cet angle, les délires de Schreber répondraient aux deux critères de la tentative d’auto-guérison du symptôme (la reproduction des NVH dans les constructions fantastiques qui leur confèrent un sens) et de l’usure affective, due à la répétition des délires.
Assurément, cette interprétation ne relève pas d’une expérience clinique. Le président Schreber n’a jamais été psychanalysé et l’ensemble des théories psychanalytiques freudiennes sur les délires du président se déclinent comme autant d’interprétations du livre de Daniel Paul Schreber. Elles relèvent donc moins de l’expérience psychanalytique que de la « critique » ou de l’herméneutique littéraire ou textuelle. De ce fait, l’analyse de Schreber reprend deux aspects (sur trois) qui, selon Freud, définissent la « "wilde" Psychoanalyse [16] ». La psychanalyse dite « sauvage » se définit par son interprétation hors transfert et hors prise en compte des résistances intérieures. De même que dans le texte de 1914 mentionné plus haut, Freud affirme en 1910 que la simple révélation du contenu inconscient caractérise la première variante, défectueuse (fehlerhaft), de la technique psychanalytique. Cette technique ne tient pas compte des résistances intérieures à l’origine de l’« ignorance ». Même dans les conditions idéales de la situation analytique, la restitution du contenu caché des symptômes ne représente pas, selon Freud, le travail thérapeutique en lui-même, mais seulement « l’une des préparations nécessaires à la thérapie [17] ». La thérapie, quant à elle, c’est-à-dire l’élaboration ou la perlaboration du matériel conditionnant le symptôme, tient dans la « lutte contre les résistances » (Freud).
Ces précisions supplémentaires quant à l’opposition entre une première technique, dont Freud se distancie en partie, et la technique subséquente de l’analyse des résistances permettent de jeter un autre regard sur la notion et le « mode d’emploi » technique du NVH. L’idée d’un NVH comme quelque chose qui n’aurait pas pu être élaboré semble encore une fois plus proche de la première technique et de la première théorie sous-jacente à cette technique : la répétition d’une scène passée traumatique. La différence semble subtile, mais s’avère assez importante.
Dans le premier cas (la théorie du NVH), une scène originelle est oubliée parce qu’elle n’a pas pu être élaborée (ou, selon la métaphore courant, « digérée ») et elle se répète dans le but d’une élaboration après-coup. L’explication de cette répétition tient dans une sorte de manque : l’incapacité de répondre à une question, l’impossibilité, peut-être, de donner un sens à la scène traumatique. Et c’est du fait de ce manque d’élaboration qu’une scène se reproduit ensuite sous forme de symptôme.
Or, si la description du phénomène est identique, son explication (à partir de 1910, au moins) est très différente. Car selon Freud il ne s’agit justement pas d’un simple manque ou d’une incapacité à répondre à une question. Freud suppose, bien au contraire, la personne tout à fait à même de répondre. Ce sans quoi on ne verrait pas, d’ailleurs, comment la remémoration pourrait être élaborée en analyse.
À la lumière de la deuxième théorie du refoulement, ce dernier n’est pas dû à un manque, à une absence, mais à un empêchement ‘actif’. Pour recourir à une image, ce serait la différence entre : ma bicyclette n’avance pas parce qu’il n’y a pas de chaîne et ma bicyclette n’avance pas parce qu’elle se heurte à un mur. Assurément, dans les deux cas, le résultat est le même, mais les raisons changent et, par conséquent, la solution du problème diffère également. De même, les deux descriptions (« superficielles » selon la qualification de Freud) du phénomène de la répétition se correspondent, mais les explications divergent autant que les démarches cliniques qu'elles conditionnent.
Que l’on ne se précipite pas de jeter cette sophistication ‘logique’ aux oubliettes des ruminations théoriques abstraites et sans rapport aucun avec la clinique concrète. Car selon le type d’explication du phénomène on a (voir Freud) une clinique très différente. Dans le cas de la première explication (absence, incapacité ou manque d’élaboration) on a une technique de la révélation, du dévoilement, de la mise à jour. Dans le deuxième cas (opposition, résistance à la remémoration et à l’élaboration), on a à faire à une analyse des résistances qui compte ne compte la révélation que parmi les préparations au travail thérapeutique. Ce qui dans le premier cas équivaut à la thérapie n’en est plus qu’un préliminaire nécessaire dans le deuxième.[18]

À la suite du président Schreber, plusieurs illustrations cliniques ont été évoquées lors du séminaire. Il ne m’appartient pas de les reproduire ici. Mais il n’a pas été difficile pour les participants du séminaire de trouver des exemples de scènes problématiques issues du passé dans leur propre expérience, des scènes qui se répétent de manières diverses, plus ou moins déformées, dans le présent sous forme de symptômes.
Dans ma propre expérience, ces scènes remémorées l'ont régulièrement été comme réelles, ou plus précisément : comme interprétations de scènes à l’origine de certaines répétitions symptomatiques. Sans doute le terme de « noyau » tente-t-il de rendre compte de ce sentiment : quelque part, les scènes répétées tiennent à la ‘réalité’ d’un vécu passé, même si le caractère opérationnel de cette ‘réalité’ consiste dans le sens particulier de l’événement pour la personne en question. Plutôt que de réalité, il y aurait donc lieu de parler d’un « fait historique », au sens où, les « faits historiques » relèvent de constructions complexes et historiquement variables du passé.[19] Mais comme je le montrerai par la suite, l’idée de la vérité historique ouvre à un problème nouveau et nettement plus important pour la psychanalyse.


4. Quelques remarques sur la différence entre NVH et répétition

Il ne s’agira pas, dans ce qui suit, de remettre en question le phénomène psychique décrit par le concept de NVH. Je ne compte pas non plus remettre en question l’utilité et la pertinence clinique de l’application du concept de NVH.
Les remarques critiques qui suivent concernent donc tout d’abord le concept de NVH, c’est-à-dire la manière de parler, de théoriser un phénomène psychique courant. Ensuite, dans la mesure où ce concept peut déterminer, au sens le plus fort du terme, l’approche clinique des symptômes dans une cure, la critique a également des répercussions plus indirectes sur la clinique. Et bien qu'indirectes, ces répercussions ne me semblent nullement subtiles.
J’ai notamment tenté de rappeler plus haut comment Freud en est arrivé à distinguer deux types très différents de clinique en raison des changements de sa théorie. Si bien que l’attitude ‘naïve’ qui récuse toute réflexion sur la conceptualisation et la théorisation psychanalytiques sous prétexte de divagations purement intellectuelles, me paraît fausse. J'admets toutefois que ce refus s’avère utile pour couper court à toute discussion, car il contraint à accepter tel quel tout compte rendu de la clinique personnelle.

Le nom de NVH me semble hasardeux pour décrire le phénomène en question. Assurément, le nom d’un concept n’est censé ressembler ni à sa signification, ni à son référent. Techniquement parlant, il n’y aurait aucun problème à nommer ce phénomène « boudin blanc de Liège » ou « ligne B du RER », pour peu que les discutants, auditeurs ou lecteurs en comprennent la signification théorique et clinique. Pourtant les mots ne manquent pas pour nommer le phénomène de manière plus pertinente.
Le terme de « vérité » dans le NVH ne semble correspondre à aucun usage repéré du terme de vérité. La vérité dont il serait question resterait à définir. Car le vérité dont il serait question ne serait ni celle de la correspondance à un donné, ni celle d’un énoncé, ni même celle d’une quelconque authenticité subjective. Cette « vérité » n’est pas non plus utilisée comme synonyme de réalité, dans la mesure où ce qui se répète tient plus dans l’interprétation ou le vécu que dans une apperception passive d'un donné.
La notion de « vérité historique » pourrait éventuellement correspondre à un « wie es eigentlich gewesen », aux choses telles qu'elles étaient en réalité. Mais avant de m’arrêter sur ce sens, j’aimerais relever une ambiguïté qui cache plusieurs complications supplémentaires.
« Vérité historique » pourrait se référer soit à ce qu’en historiographie on nomme « fait historique », soit à l’énoncé qui porte sur ce fait. Bien que cette dernière signification serait plus correcte – la vérité ne résidant jamais dans les faits, mais dans les énoncés sur les faits – le NVH semble plutôt se rapporter au premier sens. Plus précisément, un NVH relèverait donc d'un noyau de factualité historique plutôt que du jugement (v,f) d’un énoncé portant sur ce fait. Or, à moins qu’on attribue d’emblée, et sans autre détour, une valeur de vérité à tout énoncé portant sur des faits remémorés (ce que Freud lui-même récuse), le rapport entre un souvenir et un fait passé ‘brut’ (« wie es eigentlich gewesen ») est gros de quelques problèmes majeurs. Le rapport entre la représentation d’un passé et un passé tel qu’il aurait ‘vraiment’ été reste problématique même en présence de traces objectives (textes, images, éléments matériels) de ce passé. Car la notion de « fait historique » complique à son tour la compréhension par l'introduction d'un nouveau double sens.
La date de l’attentat contre Franz Ferdinand, l’archiduc d’Autriche-Hongrie, le pont où l’attentat a eu lieu, de même que la voiture dans laquelle il a été tué ou l’étrange enchaînement de ratages et de hasards accomplissant un plan de moins en mois probable constituent certes des données exactes du passé. Mais ces données n’en possèdent pas pour autant une pertinence pour ce que l’on désignerait de « fait historique ». Et si l’on pouvait discuter de la date, des données telles que l’heure, l’endroit, l’enchaînement des maladresses et le hasard final conduisant, presque envers et contre tout, à l’attentat, ne contribuent en rien à la nature (ou l’efficience) historique de l’attentat. Le fait même de l’attentat (le meurtre) ne permet même pas, à lui seul, de constituer le « fait historique ». Ce dernier ne tient même pas immédiatement dans la signification politique attribuée au meurtre, mais dans l’usage politique qui en sera fait comme prétexte après-coup d’un coup militaire contre la Serbie, envisagé bien avant l’attentat. Dans ce sens, il serait rigoureusement faux d’attribuer une quelconque « vérité historique » à l’attentat. Combien même les détails de cet attentat semblent connus, aucune de ces « teneurs de vérité » ne permettrait d’affirmer quoi que ce soit sur l’attentat comme fait historique. Un fait passé n’est pas, de ce fait, un fait historique. Ce qui plus est, il y a des arguments très forts pour penser que le fait « historique » n’existe pas dans le monde, mais seul dans la construction (dans la « tête ») de l’historien. « In the first place, écrit l’historien E. H. Carr[20], the facts of history never come to us ‘pure’, since they do not and cannot exist in pure form: they are always refracted through the mind of the recorder. It follows that when we take up a work of history, our first concern should be not with the facts it contains but with the historian who wrote it. »
Plus dommageable encore pour la notion de NVH : le fait historique est issu d’une interprétation (quasi apriorique) et d’une sélection des données du passé déterminée a priori (et non seulement ‘quasi’) par cette interprétation. Carr offre une image amusante de ce problème : « The facts are really not at all like fish on the fishmonger’s slab. They are like fish swimming in the ocean; and what the historian catches will depend, partly on chance, but mainly on what part of the ocean he chooses to fish in and what tackle he chooses to use – these two factors being, of course, determined by the kind of fish he wants to catch. [21] »
Si l’on voulait bien appliquer cette réflexion au travail historique de la cure psychanalytique, on aurait donc deux historiens qui contribuent subséquemment et alternativement à la construction d’un NVH. La conséquence semble évidente : « By and large, the historian will get the kind of facts he wants. » Nous frôlons la problématique du « recovered memory syndrome ».
En d’autres termes : à l’instar de l’historien, le psychanalyste pratique sa propre interprétation et sélection à partir des récits de l’autre historien qu’est l’analysant lui-même. L’analyste ‘trouve’ des faits freudiens, s’il est freudien, des faits jungiens, s’il est jungien ou des faits lacaniens, s’il est lacanien, etc. Pourquoi les rêves des analysants d’analystes freudiens sont-ils freudiens ? Parce qu’en premier lieu le psychanalyste freudien sera enclin à n’y voir que Freud, le lacanien Lacan, etc. Une foi aveugle en la pureté de la perception dite « neutre » résoudrait-elle vraiment cette question, alors que c'est justement la pureté de la perception qui est remise en cause par l’interprétation et la sélection ?
Et ce qui paraît suffisamment compliqué pour une donnée historique dûment documentée et vérifiée, risque de rapidement devenir insurmontable pour une mémoire personnelle qui ne saurait évoquer, comme seul témoin de vérité, le sentiment de vérité. L’une des premières découvertes de Freud a justement porté sur la logique et la dynamique de telles associations ; logique et dynamique sans aucun rapport d’isomorphisme avec un quelconque noyau de vérité extérieure.
Sans même entrer dans l’insurmontable problématique de cette notion de vérité qui, depuis le vingtième siècle au moins, ne risque d’être revendiquée par aucun historien, il suffit d’évoquer les précisions conceptuelles explicites du NVH. Le NVH n’a pas besoin de se présenter comme le décalque d’une situation réelle ‘brute’. Le NVH correspond à l’interprétation personnelle et idiosyncratique d’une situation passée ‘réelle’ ; il peut encore correspondre à un souvenir écran, c’est-à-dire un souvenir qui se présente avec un sentiment de ‘réalité’ mais qui en fait est composé et construit d’éléments issus d’expériences différentes et en partie même imaginaires et fantasmatiques.
Or, pourquoi nommer « vérité historique » ce qui n’est ni vrai – au sens le plus courant de la correspondance à des faits – ni même historiquement vrai, au sens d’un fait partagé ? Car il faudrait non seulement modifier le sens de la notion de vérité, mais également le sens courant de l’adjectif « historique »  et le concept de « fait historique » afin d’y inclure l’idée d’une expérience personnelle singulière. Contrairement à ce qui est couramment désigné de « fait historique », cette remémoration biographique n’implique aucune indication fiable quant à l’acteur, l’action, le temps ou le lieu. Ce « fait historique » ne comporte par ailleurs aucune signification partagée. Contrairement aux faits historiques courants, il ne dépend d’aucune formulation explicite. Et même s’il s’avérait possible de redéfinir les notions de vérité et de fait historique, on pourrait se demander dans quelle mesure un travail de réflexion et de légitimation aussi énorme visant à sauver le seul nom d’un concept ou d’une théorie s’avérerait raisonnable ?
Le terme de noyau, enfin, semble tout aussi problématique pour les raisons déjà évoquées. Bien qu’il corresponde au sentiment que certains symptômes répètent un ou plusieurs événements du passé remémoré, il ne permet justement pas de distinguer un donné ‘brut’ de son interprétation personnelle. Car si par « noyau » on entend désigner quelque chose qui serait de l’ordre d’une « teneur de vérité », on n’aurait pas seulement désubjectivé un phénomène, dont le principe psychique tient justement dans le « vécu subjectif ». On aurait également affirmé un donné ‘réel’ qui, dans le NVH, n’existe nulle part en dehors du vécu subjectif.
Si les psychanalystes étaient à même de distinguer un noyau de vérité de la structuration subjective de la mémoire personnelle, on n’aurait non seulement plus besoin d’historiens dans ce monde, mais on pourrait encore envoyer en retraite l’ensemble des inspecteurs de police, les juges et les avocats : il suffirait alors de recourir à ces psychanalystes qui sauraient, en un tour de main, rétablir la ‘vérité’ des faits et rendre le monde plus juste.
Je me demande par ailleurs dans quelle mesure l’idée d’un tel noyau semble redevable au postulat métaphysique de la vérité immédiate de la perception ? En tous les cas, elle en partage les apories.
Mais pourquoi dès lors nommer « noyau de vérité historique » ce qui n’est ni un noyau, ni une vérité, ni historique au sens courant du terme ?

À la place du NVH, on pourrait penser à un autre terme, faisant partie de la définition du NVH : celui de « scène opérante ». Dans l’une des réponses à la question de la vérité ou de la fausseté des NVH rencontrés pendant les cures analytiques, il a été précisé, en accord avec la définition, que cette question ne se posait pas et qu’elle devait faire place à la question purement pratique ou fonctionnelle du « qu’est-ce qui est opérant ? » dans la répétition. Et ce qui est opérant n’a non seulement nul besoin de « teneur de vérité », mais tient son principe opérant de la seule problématique subjective individuelle. Assurément, même si elle semble plus cohérente, la notion de « scène opérante » ne possède pas le charme philosophique du « noyau de vérité historique ».
Il existe néanmoins une autre raison, plus forte, pour refuser le nom de « scène opérante ». La théorie du NVH ne se réduit pas au concept et au phénomène de la « scène opérante ». Mis à part cette scène opérante dans la répétition, la théorie du NVH comprend encore l’explication des raisons, du pourquoi de cette répétition, ainsi que l’explication de la fonction psychique ou du but de cette répétition. Dans ce sens, la théorie du NVH est nettement plus précise que la notion de scène opérante et apporte, en plus de cette dernière, des éléments d’explication. En d’autres termes: la théorie du NVH articule le concept descriptif de la scène opérante à l’explication de l’origine, du fonctionnement et du but de la répétition. La différence est considérable et ne semble pas justifier la substitution du NVH par la « scène opérante ».


5. Résultats

La notion de « noyau de vérité historique » ne correspond ni au concept de « teneur de vérité », ni à celui de Wahrheitskern chez Freud. Dans ce sens, la notion de NVH n’est freudienne ni de par son nom, ni de par sa signification. Elle propose une interprétation d’un phénomène psychique observable, étayée sur une articulation de certains traits et de la « teneur de vérité » et du Wahrheitskern, en les intégrant dans la théorie métaphysique d’une vérité immédiate de la perception. Ce faisant, elle recourt à l’idée d’une « vérité » subjective qui reste à déterminer. Le nom de NVH prête d’ailleurs aisément à confusion dans la mesure où il contredit sa propre définition.
Sur le plan pratique, le NVH semble mélanger deux techniques que Freud a insisté à distinguer : la technique de recherche et de révélation d’une scène originelle ‘réelle’ et la technique de l’analyse des résistances. De ce fait, la notion de NVH ne semble pas plus compréhensible dans son usage heuristique, pratique. Dans quelle mesure la recherche d’une scène réelle peut ou doit-elle être sauvée, alors Freud lui-même a reconnu le caractère « défectueux » (selon ses propres termes) d’une telle démarche ?
Mais sans même passer par la pratique analytique ou par l’expérience freudienne : dans quelle mesure la recherche d’un NVH peut-elle s’avérer utile dans une cure, alors que ce qui se répète chez un sujet peut indifféremment se présenter sous forme d’une interprétation personnelle idiosyncratique, sous forme d’un souvenir écran ou même sous forme d’une scène imaginaire investie ? Car il semble clair que le principe opérant de la scène répétée ne peut consister dans un quelconque « wie es eigentlich gewesen ». Bien au contraire, il semble nécessairement enraciné dans la remémoration d’un ‘vécu subjectif’ dont on ne pourra justement déterminer s’il est ‘vrai’ ou ‘faux’.

En résumé, la notion de NVH me semble assez problématique, autant sur le plan conceptuel que sur le plan clinique. En revanche, elle me semble hautement intéressante par les questions qu’elle ouvre et dont j’aimerais retenir les trois les plus profonds[22] :
  1. Le problème ou la question de la nature et de la fonction du « fait historique » en psychanalyse. Le « matériel clinique » ne ressemble certainement pas aux données sensibles de la recherche en sciences naturelles et elle ne correspond même pas aux données historiques documentés et, du moins en principe, vérifiables par l'historien. Il n’en reste pas moins que l’historien se voit confronté à des problèmes similaires à ceux de l’analyste.
  2. Le problème de l’impact, voire de la suggestion exercée par l’orientation, c’est-à-dire par les ‘convictions’ et théories de base de l’analyste. Il me semble clair que d’une part, ces convictions et théories n’ont pas besoin d’être explicites ou même conscientes chez l’analyste pour opérer. Bien au contraire : moins elles apparaissent à sa conscience, plus elles risquent de peser lourd. D’autre part, la prétention qu’une « attention librement flottante » ressemble en quoi que ce soit à une table rase où viendraient s’imprimer, en toute neutralité et sans sélection aucune, des données ‘pures’ d’une perception non moins ‘pure’, me semble sérieusement erronée. J’admets donc difficilement, à titre de solution, l’idée d’une pratique sans théorie. Cette dernière aurait d’ailleurs comme effet de laisser l’ensemble du processus analytique dans la désorientation la plus complète. Quand bien même une telle « neutralité » serait possible, elle ne serait pas souhaitable, car elle ferait de la psychanalyse une activité sans principe et sans visée.
  3. La notion de NVH s’appuie sur une conception de la guérison et des processus efficients de l’action thérapeutique qui, à son tour, pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Mais ce problème me semble mériter une réflexion à part.



[1] Joël Bernat, Transfert et pensée. Bordeaux-Le Bouscat : Éditions l'Esprit du Temps, collection « Perspectives psychanalytiques », 2001.
[2] Voir l’introduction de Raymond Leroux, « Veritatis Nucleus ».
[3] Il me semble que le concept de Wahrheitskern est plus prudent que celui de noyau de vérité historique qui restreint la signification du Wahrheitskern et se confronte à la difficile question de ce que signifie « vérité historique ». C’est d’ailleurs sur ce point qu’à mon avis, quelques difficultés se feront jour lors du séminaire. Freud évite ces difficultés en parlant de « historischer Stoff » (matière ou données historiques) plutôt que de vérité historique trop aisément identifiée au « wie es wirklich war » de Leopold von Ranke.
[4] Voir GW VII, p. 171-188.
[5] GW VII, p. 177.
[6] Je m’appuie sur la définition courante du concept en épistémologie : « If a theory is to be used as an instrument of explanation and prediction, it must somewhat be linked with observable materials. The indispensability of such linkages has been repeatedly stressed in recent literature and a variety of labels have been coined for them: coordinating definitions, operational definitions, semantical rules, correspondances rules, epistemic correlations, and rules of interpretation. » (Ernest Nagel, The Structure of Science. Indianapolis: Hacket Publishing Compaany, 1979, p. 93) Voir également W.v.O. Quine, From of logical Point of View. Cambridge: havard University Press, 1953, 1980, p. 32-37.
[7] GW VII, p. 173.
[8] Je montrerai plus loin dans quelle mesure ces aspirations semblent plus nuisibles à la pratique qu’intellectuellement honorables pour la théorie. Il ne s’agit pas seulement d’une question de goût, mais d’une position à conséquences tout à fait pratiques dans la cure analytique. Ce que les critiques philosophiques et scientifiques de la démarche freudienne n’ont pas tardé à repérer à juste titre, à mon avis.
[9] L’abduction ou l’inférence à la meilleure explication part du constat d’un phénomène particulier, tient compte de l’ensemble des explications possibles du phénomène et sélectionne l’explication qui en rend compte de la meilleure manière.
[10] Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure les deux se rapprochent ou se distinguent. Car assurément, pas tout délire qui vient à l’esprit de l’analyste vaut comme « construction en analyse ». La source, le but et la fonction étant différentes, que reste-t-il de ce « si » ? La fonction d’ailleurs, même si on postule l’auto-guérison, est tout aussi différente dans la mesure où le symptôme, contrairement à la « construction » ne se détermine pas seulement par la tentative de guérison, mais en même temps par la tentative de résistance à la guérison.
[11] S. Freud, GW X, p. 129.
[12] S. Freud, GW X, p. 127 : « Endlich hat sich die konsequente heutige Technik herausgebildet, bei welcher der Arzt auf die Einstellung eines bestimmten Moments oder Problems verzichtet., sich damit begnügt, die jeweilige psychische Oberfläche des Analysierten zu studieren und die Deutungskunst wesentlich dazu benützt, um die an dieser hervorstehenden Widerstände zu erkennen und dem Kranken bewusst zu machen. »
[13] En français, les deux types d’association représentant deux techniques différentes sont malheureusement traduites par la même expression d’« association libre ».
[14] Par ailleurs, si l’on ne reconnaît pas l’idée de l’élaboration à une thérapie qui se satisferait de la disparition des symptômes par exposition et usure affective, il ne serait pas juste de nommer ce même processus élaboration parce qu’il s’inscrit dans le contexte de la psychanalyse.
[15] The Leaves Of Spring: A Study In The Dialectics Of Madness. 1972: Pelican/Penguin, Londres. En collaboration avec R. D. Laing : Sanity, Madness and the Family: Families of Schizophrenics. 1990: Penguin, Londres.
[16] S. Freud, GW VIII, p. 118.
[17] S. Freud, GW VIII, p. 123: « Nicht dies Nichtwissen an sich ist das pathogene Moment, sondern die Begründung des Nichtwissens in inneren Widerständen, welche das Nichtwissen zuerst hervorgerufen haben und es jetzt noch unterhalten. In der Bekämpfung dieser Widerstände liegt die Aufgabe der Therapie. Die Mitteilung dessen, was der Kranke nicht weiß, weil er es verdrängt hat, ist nur eine der notwendigen Vorbereitungen der Therapie. ».
[18] L’origine clinique des deux notions ne fait pas de différence. D’une part, les deux notions sont issues de l’expérience psychanalytique. De l’autre, même comme notions empiriques, elles déterminent, au sens fort, une pratique. Ce de ce fait qu’on pourra dire : par rapport à cette expérience-ci, par rapport à cette personne-ci, les deux concepts cliniques sont d’abord aprioriques. On voit, une fois de plus, que dans la pratique, même une théorie apriorique déterminante ne semble pas s’opposer à l’idée de la clinique psychanalytique. Je ne saurais, par conséquent, une fois de plus, souscrire à l’alternative (voire au jugement valorisant) théorie/clinique. Car si elle ne correspond pas simplement à un impératif moral, elle ne trouve aucun appui, ni dans la clinique, ni dans la théorie psychanalytique, du moins telles que Freud (et quelques autres) les pratiquait.
[19] Sur ce plan, la pratique psychanalytique ne présente rien de si extraordinaire. La construction et la constitution du fait clinique en psychanalyse sont, à bien des égards, similaires à celles de l’histoire.
[20] E. H. Carr, What is History? Hampshire: Palgrave, St Martins Press, 1961, 2001, p. 16,17.
[21] Ibid, p.18.
[22] Par « profond » j’entends que ces problèmes s’étendent bien au-delà de l’outil explicatif et heuristique du concept en question, car ils touchent à la nature même de l’explication psychanalytique et du processus de la cure.

 

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