Il n'est pas aussi facile qu'on se l'imagine, de connaître
à la première inspection l'état de cette maladie, ni
même de prononcer sur son existence. Si tous les symptômes que nous
avons détaillés se trouvaient toujours réunis dans le
même sujet, il serait possible au médecin de décider
à la première vue, non seulement que la maladie est existante,
mais encore qu'elle est à tel ou tel période; et pour lors on ne
serait plus dans le cas de balancer sur le choix des moyens de guérir.
Mais une malheureuse expérience nous a appris qu'il n'y a point
d'état où une malade puisse dissimuler avec autant d'art, et qu'il
n'est point de maladie qui présente d’elle-même autant
d'équivoques à l'examen du médecin; c'est pourquoi je n'ai
pu blâmer la conduite de quelques-uns auxquels j'ai succédé
dans le traitement de ces sortes de malades qu’ils avaient eues longtemps
entre les mains, sans se douter de la nature de leur mal. Comme elles avaient
réussi à les tromper, elles se flattaient du même
succès à mon égard, et m'annonçaient par avance que
je ne réussirais pas mieux qu'eux à leur procurer du
soulagement.
Voici donc le premier, et en même temps le plus grand
obstacle que je trouve à la connaissance de la fureur utérine;
c'est la turpitude des causes qui l'ont produite, sur lesquelles la malade
gardera le silence le plus opiniâtre, jusqu'à ce qu'elle soit
tombée dans les accidents maniaques qui la décèlent
c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à cet
état fâcheux dans lequel elle n'est plus susceptible de
guérison. Le second obstacle que j'ai remarqué est aussi
considérable; il vient de l'équivoque des symptômes les plus
évidents. En effet, je suppose que les parties organiques soient dans ce
terrible état où la malade, pressée par les douleurs
aiguës et lancinantes, sera forcée, malgré toutes ses
feintes, de découvrir le siège du mal; le médecin,
après l’examen le plus judicieux des accidents qui existent, ne
pourra encore former un pronostic certain; car ces accidents étant
communs à la vérole, pourra-t-on plutôt les attribuer
à la nymphomanie, qu’à un commerce impur et passager qui a
pu les produire, et par la négligence les à fait parvenir à
cette extrémité fâcheuse? Certainement la malade qui aura
pris une fois le parti de la dissimulation, aimera beaucoup mieux faire l'aveu
d'une faute passagère, que de convenir d'un état habituel
d'infamie; et elle aura d'autant plus l'art de tromper, que sa faiblesse,
occasionnée par les douleurs et les remèdes, aura
émoussé la vivacité de ses passions, ou au moins en aura
ralenti les démonstrations extérieures. Pour prouver la
vérité de ce que j'avance, il n'y a qu'à examiner la nature
de ces accidents dans les parties organiques. 1° Un écoulement
fétide et purulent.
De quelque façon que nous envisagions cet
écoulement, nous ne pourrons jamais le regarder comme une preuve de
l'existence de la nymphomanie; car, ou il vient de la vessie par le canal de
l'urètre, ou de la matrice par le vagin, ou enfin des prostates et de
toutes les autres espèces de glandes. Dans le premier cas, on pourra
attribuer cet écoulement aux ulcères des reins ou de la vessie;
dans le second, on décidera que la matrice est enflammée ou
ulcérée; dans le troisième enfin, on ne doutera point qu'un
virus très mordicant n'ait rongé les orifices des glandes: alors
ces vices des reins et de la vessie, de la matrice et des glandes,
n'étant point absolument propres à la nymphomanie, la chose
restera encore en question. Mais si la malade n'est pas maîtresse de ses
démonstrations extérieures qui, en manifestant les vices de
l’âme, annoncent la cause du dérangement du corps, alors il
ne sera pas difficile de porter son jugement.
Ainsi, dans le premier
période, il faut envisager plusieurs choses :
1° Si la
malade n'a point d'inclination sur laquelle on la contraigne;
2° Si
cette inclination est la seule cause de sa langueur;
3° Si au
contraire, par vice de tempérament, elle est susceptible de tendresse
pour le premier qui se présente;
4° Si elle ne se satisfait pas
elle-même, en se polluant habituellement ;
5° Si ses
règles sont peu ou plus abondantes;
6° Enfin si elle est
brûlante, paresseuse, taciturne, ennemie des parties auxquelles une
jeunesse bien réglée prend ordinairement beaucoup de
plaisir.
Il n'est pas nécessaire que tous ces signes se trouvent
réunis pour faire soupçonner que la maladie est
commençante; le médecin alors ne négligera rien pour gagner
la confiance de sa malade.
Il ne lui fera pas voir combien il la
pénètre, parce qu'elle pourrait se rebuter, et tomber dans une
méfiance insurmontable. Il la sondera avec autant de douceur que
d'adresse; il fera en un mot son possible peur gagner son cœur et se rendre
maître de tous ses secrets.
Il flattera sa faiblesse dans les
commencements; peu à peu, il lui fera voir le danger, insensiblement il
lui inspirera de l'horreur. Ses remèdes soutenus de ses conseils,
quelques précautions prises par les parents qu'on avertira, s'ils sont
assez prudents pour que cela se puisse faire sans danger, tant pour le
médecin que pour la malade, formeront un concert capable de guérir
la malade avec autant de sûreté que de promptitude.
Le second
période est plus facile à connaître; car, malgré
toute la dissimulation, il est des moments où la malade se montre telle
qu'elle est. D’ailleurs on remarque dans ses propos et ses gestes un
caractère, sinon de lasciveté, au moins de liberté qui
n'est pas ordinaire. Sa mélancolie est plus noire, ses démarches
pour les objets qui la flattent sont plus imprudentes; s'il subsiste quelques
accidents dans les parties organiques, ils sont plus malins et plus violents; la
chaleur brûlante qui la dévore, son aversion pour le boire et le
manger, son insensibilité au froid, son éloignement pour les
compagnies raisonnables, la violence et l'indécence avec lesquelles elle
se livre à celles qui lui plaisent, tout cela marque assez que la maladie
a déjà fait des progrès, et qu'on ne doit plus
négliger un instant les moyens de les arrêter.
Le
troisième période est accompagné de signes trop
évidents, pour que le moins expérimenté puisse s'y
méprendre. Il n'y a qu'à se rappeler ce qu'on a dit des
symptômes dans le chapitre précédent.
Pronostic.
La nymphomanie ou fureur utérine est une maladie honteuse et horrible,
qui couvre d'opprobre et d'infamie non seulement la personne qui en est
attaquée, mais aussi les parents qui ont eu le malheur de lui donner le
jour.
On peut assurer, en général, qu'elle est toujours
difficile à guérir, et plus souvent sujette à des rechutes
au moment qu'on s'y attend le moins; et plus elle est
invétérée, plus aussi la cure en devient
difficile.
C'est pourquoi, pour en former un pronostic, il faut avoir
égard à ses différents périodes, et aux
différents degrés de chaque période.
Dans le premier
j'en distingue trois :
1° Quand la maladie ne fait absolument que
commencer, alors avec un peu de précautions, et une petite
quantité de remèdes, mais longtemps continués, on assurera
la guérison;
20 Quand la maladie a déjà pris quelque
racine, que l'imagination a été fatiguée par des
représentations lascives, que les fibres des organes ont essuyé
des tensions réitérées, mais que la malade peut encore,
sans presque aucun combat, se faire horreur à elle-même de son
état, on pourra avec plus de précautions, et des remèdes
plus multipliés et plus longs, assurer la guérison;
3°
Enfin quand, par la secousse réitérée des fibres, les
représentations lascives font une impression si grande sur la malade,
qu'elle commence à craindre le retour des sentiments honnêtes qui
condamnent le dérèglement qui règne déjà dans
son cœur, et qu'elle détourne les yeux de l'abîme dont elle
connaît encore la profondeur; c'est alors que son état peut
déjà être regardé comme très dangereux,
quoique dans le premier période.
C'est pourquoi on ne saurait faire
trop d'attention à la conduite des jeunes personnes; et lorsqu'on
s'aperçoit du moindre signe qui a rapport à cette maladie, il faut
avoir sur-le-champ recours à la méthode et aux remèdes que
j'indiquerai dans le chapitre suivant; car il n'est point de mal qui exige plus
promptement l'application des remèdes, et auquel on puisse avec plus de
justice appliquer l'ancien proverbe :
Principiis obsta : sero medicina
paratur,
Quum mala per lougas convaluere
moras.
[1]
Dans le second
période, je distingue deux degrés : 1° dans le commencement,
le délire n'est point encore dans toute sa force, et a des intervalles
quelquefois assez longs pour qu'on en puisse profiter avec avantage. Lorsque les
choses sont encore dans cet état, on peut espérer que le mal ne
sera point incurable; 2° quand le délire mélancolique est
presque continuel, ou qu’il n'a que des intervalles très courts,
alors on n'a qu’un pronostic très fâcheux à faire;
cependant il serait très imprudent de perdre tout espoir; car, quoiqu'on
doive juger le mal presque sans remède, cependant j'ai vu des exemples de
guérisons, dans ces états horribles, qui ont été
procurés à la vérité par des
événements extraordinaires sur lesquels on ne doit jamais compter,
mais dont la possibilité est suffisante pour soutenir l'espérance
des personnes qui s'y intéressent.
Le troisième
période n'offre qu'un pronostic désespérant. Il. n'y a plus
d'espérance de rappeler la malade à aucun principe
d'honnêteté, puisqu'elle n'est plus susceptible de raisonnement :
d'ailleurs toutes les parties organiques sont dévorées
d'abcès et d'ulcères incurables. La matrice et même les
ovaires sont souvent cancérés à la suite des squirrhes, il
ne reste plus d'autre ressource que la mort : trop heureuses quand, au lieu de
la fureur, elles tombent dans une démence et une
imbécillité insensible qui les sauve des horribles maux auxquels
les frénétiques sont exposées!
Quoique je dise que cet
état est sans remède, il ne faut pas néanmoins abandonner
ces malheureuses à leur déplorable sort; il faut jusqu'à la
fin alléger leurs tourments, par tous les moyens que l'humanité et
la connaissance de la nature peuvent inspirer.
Il faut aussi remarquer que,
lorsque la fureur utérine est encore susceptible de guérison, elle
peut très bien se terminer sans le secours des remèdes; c'est ce
que l'on a vu arriver par les événements dont le vais donner le
détail.
Une demoiselle de Lyon, que je nommerai
Lucille,
avait reçu l'éducation la plus vertueuse et la plus honnête.
À l'âge de seize ans, sa mère étant morte, une
vieille tante la fit sortir du couvent, où elle était depuis
l'âge de neuf ans. À peine eut-elle gagné quelque confiance
dans la maison de sa tante, qu'elle lui proposa de lui donner un domestique.
Elle lui avait souvent parlé d'un laquais de M
me l'abbesse,
qui avait mille bonnes qualités. Effectivement, quand la vieille tante
avait été voir sa nièce, elle avait remarqué dans ce
garçon une agilité et une honnêteté qui sont assez
rares dans les domestiques de nonnes ou de moines.
La tante
représentait souvent à la nièce combien la chose
était peu praticable; premièrement, que ce serait une chose bien
malhonnête que d'aller retirer le domestique de chez M
me l'abbesse, et que ce serait une ingratitude insoutenable vis-à-vis d'une
dame qui lui avait donné ses soins depuis son enfance. Ces raisons
flattèrent peu Lucille; loin de s'en contenter, elle fit de nouvelles
tentatives pour déterminer sa tante à ce qu'elle voulait. La tante
néanmoins tenait toujours ferme, lui ajoutant qu'outre le mauvais
procédé, il y avait encore une raison qui lui paraissait
insurmontable. Je suis persuadée, ma nièce, lui dit-elle, que vous
prenez trop d'intérêt à ce qui me regarde, pour exiger de
moi une chose qui me mettrait vraisemblablement dans le cas de perdre le
meilleur domestique qu'on puisse avoir. Depuis dix ans Germain est à mon
service; c’est un garçon fidèle, intelligent, et plein de
bonnes qualités; mais il a la manie de ne pouvoir souffrir dans la maison
d'autres domestiques que lui; il ne peut s'accorder avec aucun, mais il me
dédommage bien de ce caprice, car il fait lui seul plus que dix autres.
Je suis sûre d'avance que si je consentais à ce que vous voulez, je
me verrais forcée de congédier Germain.
Lucille rendait bien
à ce Germain toute la justice qu'il méritait;. mais dès
qu'elle dut le regarder comme un obstacle à la jouissance de son cher
Janot (c'était le nom du domestique du couvent), elle n'eut plus
d'égards aux grandes qualités qui devaient lui rendre ce vieux
domestique recommandable. Le chocolat ou le café préparés
par lui étaient détestables, ses commissions mal faites, ses
entrées dans la chambre trop libres, ses réponses impertinentes,
ses questions trop familières, son maintien peu décent, sa
façon de marcher dans l'appartement très peu
ménagée. Que de défauts succédèrent en peu de
temps à ses bonnes qualités !
Lucille tombe tout
à coup dans une tristesse qu'elle attribue longtemps à un
dérangement de santé; elle ne fait plus les parties de sa tante;
elle fuit les sociétés, ne sort de sa chambre qu’à
l'heure du dîner, et ne dîne pas; elle passe
l'après-dînée dans sa chambre, et ne voit personne, parce
qu'elle a la migraine : les livres pieux et instructifs lui causent des vapeurs;
elle ne lit plus que le
Paysan
parvenu,
[2] ou d'autres ouvrages
de ce genre, qui nourrissent dans ses veines le poison et le triste feu qui la
consument, et dans son esprit les dangereuses et folles espérances qui le
fixent..
L'heure du souper arrive : c'est un ennui nouveau qui
l'empêche de paraître. La compagnie inquiète la presse de
descendre; mais la migraine a redoublé. Tous les jours semblables
prétextes pour se soustraire aux sujets de dissipation.
L'été arrive : le médecin conseille de changer d'air. On va
à la maison de campagne de sa tante, qui est voisine du couvent : on
s'empresse de rendre une visite à l'abbesse. Le malheureux Germain, tout
à la fois intendant, maître d'hôtel, valet de chambre,
laquais et postillon, verse la voiture. Quelle heureuse chute! On ne
s'entretient pendant toute la visite que de la maladresse de Germain. Madame
l'abbesse, que Janot a conduite plus d'une fois dans les visites des biens
dépendants de son abbaye, donne une description très
étendue des monts et traverses par lesquels il l'a fait voyager
très heureusement. Ah Madame ! dit Lucille à l'abbesse,
donnez absolument Janot à ma tante pour son postillon, autrement je
n'aurai plus l'honneur de vous voir; je renoncerai à sortir du
château, plutôt que de me risquer une seule fois à la
conduite de ce maladroit Germain. Mais la chose devient plus impossible que
jamais: Janot tombe malade, il se met au lit; une fièvre et un point de
côté le mettent en deux jours au tombeau. Lucille en est
inconsolable; sa mélancolie, qu'on avait espéré de dissiper
par les amusements de la campagne, redouble; Janot est sans cesse présent
à son imagination troublée; tous les héros de roman ne lui
paraissent rien en comparaison de ce qu'aurait pu devenir Janot, s'il
n'eût été moissonné dans ses plus beaux jours.
Lucille, dans le plus épais d'un bosquet, étendue sur un gazon qui
bordait un ruisseau dont le triste murmure entretenait sa mélancolie, et
lui tenait lieu des amusements les plus bruyants, ne voyait plus et n'entendait
plus que son cher Janot. Elle lui parlait quelquefois en ces termes :
« Tu ne « vis donc plus, ô mon cher Janot !
Hélas ! peut-être est-ce « cette malheureuse Lisette
qui est cause de ta mort, et de « toutes mes disgrâces. C'est
cette barbare, ce sont ses jeux « souvent répétés
qui m'ont appris, par l'image des plaisirs, « ceux qu'on pouvait
espérer avec toi. Curiosité fatale, qui « trouble,
aujourd'hui tout le repos de ma vie ! Aventure « cruelle, qui m'a
conduite au seul endroit du couvent d'où je « pouvais, sans
être vue ni soupçonnée de personne, être
« témoin de vos expressions naïves et tendres, de vos
« embrassements vifs et répétés, de vos
délicieuses caresses ! « Ah! que j'en voulais à
Lisette d'être moins voluptueuse que « toi! Fatale constance de
ma part de m'être obstinée, malgré « toute ma
jalousie et ma rage contre cette trop heureuse et « imbécile
Lisette, à être témoin d'une si sensible
volupté!
« Que me reste-t-il aujourd'hui de ce souvenir,
et de « l'espoir que j'avais conçu d'être un jour
l'unique objet des « soins et de la tendresse de l'infortuné
Janot ! Mon âme est « dévorée de mille
désirs que rien n'est capable de modérer. « Je
brûle d'un feu plus violent mille fois que celui de la
« fièvre la plus terrible. Tout me déplait, tout
m'attriste.
« Quand, par l'illusion de mon imagination, je me
suis « livrée un moment à la séduisante image de
Janot vivant, « bientôt l'image de sa mort me replonge dans les
horreurs « du désespoir. Ah malheureuse que je suis !...
Pourquoi « donc m'occuper encore d'une ombre?... Était-il le
seul qui « put faire goûter à une fille des plaisirs dont
l’imagination « me fait un si séduisant tableau ?
Pourquoi donc éviter la « compagnie du chevalier du Lys ? Il
n'est ni aussi beau, ni « aussi bien fait que Janot ; mais son
éducation lui donne des « grâces que Janot n'avait pas,
et qu'il n’aurait jamais eues. » Le chevalier du Lys devient
donc l'objet des désirs de Lucille. Il reçoit ses politesses
affectées avec cette froide honnêteté et ce respect peu
intéressant qui annoncent un homme aimable, mais sans prétention,
ou du moins qui est pris d'ailleurs. N’importe, la grande proximité
du château du chevalier lui donne souvent occasion de la voir; mais
l'ardente Lucille s'aperçoit qu'elle ne fait pas un grand progrès
sur son cœur. Quelle est la surprise du chevalier ! Il la voit un jour
entrer dans sa chambre, étant encore au lit. Il vent se lever, on l'en
empêche; il témoigne sa confusion de l'indécence : un seul
drap sur le corps ! car la chaleur était insupportable : on le
trouve très bien et .très décemment.; des yeux pleins de
feu le mesurent dans cette situation; on lui témoigne qu'il doit savoir
bon gré de la démarche qu'on fait pour le surprendre, que ce ne
sera pas la dernière fois qu'on veut essayer de le rendre plus matinal...
Le chevalier reçoit tout cela avec une politesse glacée et
embarrassée. On espère l'émouvoir par des agaceries; on lui
fait des niches, les mouvements font voir ce qu'on cherche; on en fait de
parlants, de voluptueux, et l'on en entreprend qui font voir tout ce qu'on croit
capable de rendre un homme téméraire. Enfin il s'échappe,
attrape sa robe de chambre, sonne, et avec le ton le plus décent remercie
Lucille de l’agréable surprise qu'elle lui a procurée. Il
finit par lui offrir à déjeuner; mais elle lui refuse, et s'en
retourne déconcertée et outrée des avances vaines qu'elle a
faites. Cependant elle se flatte encore en elle-même que le chevalier sera
moins timide une autre fois. Elle parcourt sa conduite; tantôt elle en
rougit, un moment après elle s'applaudit. Cette première
démarche lui donne la hardiesse d'en faire bientôt une autre; elle
espère qu'elle sera plus heureuse. Elle rentre chez elle : personne ne
s'est aperçu de sa promenade ; elle est enchantée de pouvoir
la répéter encore, et toujours avec le même mystère.
Sa mélancolie devient moins sensible; sa tante s'aperçoit du
changement, et n'en soupçonne point la cause. Le soir Lucille la
prévient qu'elle sera bien aise d'aller le lendemain dîner chez le
chevalier : cela parait nouveau, et annonce qu'enfin elle veut se prêter
à la dissipation. La partie se lie; mais Lucille est faite pour les
contretemps : le chevalier a reçu des ordres pour rejoindre son
régiment. Il est allé à Lyon mettre ses affaires en ordre
pour son départ, il ne reviendra même plus à sa campagne,
car il a disposé avec promptitude toutes les choses qu'il sera
nécessaire de lui envoyer. Le chevalier aurait pu tout aussi bien faire
les préparatifs de son départ à sa terre comme à
Lyon, si son coeur y eût été intéressé; mais
il lui était arrivé plus d'une fois de porter ses pas sans dessein
vers l'endroit du bosquet que la mélancolie de Lucille avait
adopté. Il avait été témoin de ses soupirs, et avait
très bien entendu ses complaintes : il ignorait pourtant celle dont
le résultat avait été de se tourner vers lui ! mais
cette démarche l’avait tellement convaincu de l'état de
Lucille, que, dans la crainte de jouer avec elle un personnage ridicule, il
avait été fort aise de saisir cette occasion pour éviter
des entrevues embarrassantes avec elle, et lui ôter les moyens de
réitérer de pareilles étourderies. Mais le remède
était plus violent qu'il ne pensait.
Lucille n'eut garde d'attribuer
la conduite du chevalier à un fait exprès; elle crut simplement
que c'était un effet du hasard; elle maudit mille fois sa
destinée, et retomba bientôt dans la tristesse la plus noire. Si
elle ouvrait la bouche, c'était pour demander des nouvelles du chevalier;
elle en faisait hardiment les éloges les plus outrés, et souvent
indécents : puis tout à coup elle gardait un silence que rien
n'était capable d'interrompre. Bientôt ses lèvres devinrent
livides, ses yeux enfoncés et hagards, son teint pâle et
défiguré; joint à cela une maigreur affreuse, qui faisait
des progrès sensibles, fit craindre pour sa vie. La crainte de ne pouvoir
lui procurer, à la campagne, tous les secours dus à un état
aussi périlleux, fait prendre le parti de la ramener à
Lyon.
Les médecins sont appelés. On trouve un corps
brûlant; cependant il n'y a point de fièvre. L’extrême
pâleur du visage annonce un dérèglement dans la nature; la
malade déclare que ce n'est point la cause de son mal. Un
dégoût général pour toutes les viandes fait croire
que c'est un vice d'estomac.
Est-ce débilité, chaleur ou
raideur? c'est là où la médecine s'embarrasse. On lui
ordonne de ne point veiller; mais elle passe une partie de la nuit à
lire, et l'autre à repasser dans son imagination tout ce qu'elle a lu. On
lui compose des consommés ou plutôt des quintessences de jus; le
corps s'échauffe de plus en plus, l'estomac n'annonce cependant pas une
meilleure disposition. Le reste de l'été se passe en ordonnances
inutiles de la part des médecins, et en accidents multipliés du
côté de la malade. Tout d'un coup elle est attaquée d'un
flux de sang si extraordinaire, qu'on est persuadé qu'enfin elle est au
dernier période du mal. La tante désolée, ne voulant pas
s'en rapporter seulement aux médecins qui la traitaient, et ne voulant
rien avoir à se reprocher, veut qu'on !appelle tous les médecins
célèbres de la ville, et surtout un jeune homme qui faisait du
bruit depuis quelques mois. Ce jeune homme, heureusement pour Lucille, avait
appris par hasard du chevalier les circonstances qui l'intéressaient; il
avait eu le temps de faire les réflexions les plus combinées sur
son état : aussi s'opposa-t-il, contre toutes les apparences, aux avis de
ses confrères; et sur l'assurance qu'il donna de la tirer d'affaire,
malgré le danger évident qu'annonçait l'hémorragie,
il fût décidé qu'on le laisserait opérer; et en effet
il réussit. Je tiens de lui-même l'histoire du commencement et des
progrès de la maladie de Lucille. Comme le plus grand mal consistait dans
un dessèchement et une inflammation des plus violentes dans les parties
de la matrice et du vagin, il regarda cet écoulement même comme un
remède accordé par la nature pour amollir et humecter ces parties,
et conséquemment capable d'en tempérer la chaleur. Il n'eut donc
garde d'opposer les spécifiques, mais au contraire par des palliatifs il
vint à bout de calmer simplement la fougue du sang; et ensuite par des
délayants et les anodins longtemps continués, par des
précautions tant de la part de la tante que de la sienne, et enfin par un
mariage du goût de la malade, elle fut très bien rétablie
d'une maladie qui annonçait les progrès les plus rapides et les
plus fâcheux. D'où nous devons conclure que la fureur
utérine peut très bien se guérir d'elle-même par un
flux immodéré des menstrues, ce qui est confirmé par le
rapport de ce médecin, et par celui de plusieurs autres qui ont
observé la même chose dans d'autres
sujets.
L'expérience nous a aussi appris qu'un flux
d'hémorroïdes produit le même effet. La raison en est
sensible; car la phlogose des parties pouvant être aussi bien la cause
qu'un des symptômes de la fureur utérine, il est certain que le
principe étant anéanti, les effets doivent disparaître
nécessairement. Or rien n'est plus capable de diminuer et même de
détruire la phlogose des parties, que le flux hémorroïdal;
car ce qui occasionne le gonflement et la phlogose de la matrice, c'est le sang
qui s'épaissit et s'obstrue dans les petites veines qui couvrent sa
cavité et sa surface. Ce sang venant donc se vider à travers les
interstices par lesquels les vases se communiquent, non seulement se
désobstrue dans ces petites veines, mais encore les vide absolument pour
suivre son cours par les vaisseaux hémorroïdaux; par
conséquent la phlogose et l'inflammation doivent cesser; et si elles sont
la cause principale de la fureur utérine, comme cela peut arriver, alors
le flux hémorroïdal deviendra son tombeau.
J'en ai vu un
exemple dans une de ces communautés de filles qui tiennent les
écoles publiques dans nos petites villes de France.
Une de ces
filles, âgée de vingt-six ans, était sujette depuis six ans
à des accès de fureur utérine qui n'étaient pas
continuels, mais qui revenaient assez fréquemment pour obliger à
des précautions vis-à-vis d'elle. Depuis quelque temps même
ils devenaient plus considérables; ses règles supprimées en
étaient la cause. Une année après l'avoir vue, j'en
demandai des nouvelles à son médecin, qui m’assura que
depuis six mois qu'elle avait essuyé un flux hémorroïdal
très ample, tous les accidents nymphomaniaques étaient
entièrement disparus. Quelquefois les flueurs blanches, quand elles n'ont
point acquis de malignité, sont aussi un événement
très heureux dans les nymphomaniaques, parce qu'elles humectent et
tempèrent la matrice et le vagin, ce qui les rend moins sensibles aux
aiguillons de la volupté.
On a très souvent observé
que les malades se guérissent par la grossesse; cela vient de ce que les
liqueurs contenues dans le chorion et l'amnios, se résolvant en vapeurs
à travers les membranes, relâchent et ramollissent les tuniques de
la matrice; mais comme la guérison est prompte, la rechute est aussi
très facile, à moins que la femme ne devienne encore enceinte en
peu de temps.
Le mariage seul guérit la nymphomanie, surtout quand
elle a pris sa source dans une violente passion pour l'objet qu'il est enfin,
permis de posséder.
Je pourrais parier de plusieurs autres
événements justifiés par l'expérience, qui mettent
fin à la fureur utérine; mais comme ils sont d'une nature à
ne point être exposés avec décence aux yeux du lecteur, on
me permettra de les passer sous silence.