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M.-D.-T. de Bienville

Docteur en médecine


La nymphomanie ou traité de la fureur utérine


Dans lequel on explique avec autant de clarté que de méthode, les commencements et les progrès de cette cruelle maladie, dont on développe les différentes causes ; ensuite on propose les moyens de conduite dans les diverses périodes, et les spécifiques les plus éprouvés pour la curation,

(Amsterdam, 1771, in-8°)

Préface
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

CHAPITRE V :
DES SIGNES DIAGNOSTIQUES DE LA FUREUR UTÉRUNE ET DU PRONOSTIC QU'ON EN DOIT FAIRE.


Il n'est pas aussi facile qu'on se l'imagine, de connaître à la première inspection l'état de cette maladie, ni même de prononcer sur son existence. Si tous les symptômes que nous avons détaillés se trouvaient toujours réunis dans le même sujet, il serait possible au médecin de décider à la première vue, non seulement que la maladie est existante, mais encore qu'elle est à tel ou tel période; et pour lors on ne serait plus dans le cas de balancer sur le choix des moyens de guérir. Mais une malheureuse expérience nous a appris qu'il n'y a point d'état où une malade puisse dissimuler avec autant d'art, et qu'il n'est point de maladie qui présente d’elle-même autant d'équivoques à l'examen du médecin; c'est pourquoi je n'ai pu blâmer la conduite de quelques-uns auxquels j'ai succédé dans le traitement de ces sortes de malades qu’ils avaient eues longtemps entre les mains, sans se douter de la nature de leur mal. Comme elles avaient réussi à les tromper, elles se flattaient du même succès à mon égard, et m'annonçaient par avance que je ne réussirais pas mieux qu'eux à leur procurer du soulagement.
Voici donc le premier, et en même temps le plus grand obstacle que je trouve à la connaissance de la fureur utérine; c'est la turpitude des causes qui l'ont produite, sur lesquelles la malade gardera le silence le plus opiniâtre, jusqu'à ce qu'elle soit tombée dans les accidents maniaques qui la décèlent c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à cet état fâcheux dans lequel elle n'est plus susceptible de guérison. Le second obstacle que j'ai remarqué est aussi considérable; il vient de l'équivoque des symptômes les plus évidents. En effet, je suppose que les parties organiques soient dans ce terrible état où la malade, pressée par les douleurs aiguës et lancinantes, sera forcée, malgré toutes ses feintes, de découvrir le siège du mal; le médecin, après l’examen le plus judicieux des accidents qui existent, ne pourra encore former un pronostic certain; car ces accidents étant communs à la vérole, pourra-t-on plutôt les attribuer à la nymphomanie, qu’à un commerce impur et passager qui a pu les produire, et par la négligence les à fait parvenir à cette extrémité fâcheuse? Certainement la malade qui aura pris une fois le parti de la dissimulation, aimera beaucoup mieux faire l'aveu d'une faute passagère, que de convenir d'un état habituel d'infamie; et elle aura d'autant plus l'art de tromper, que sa faiblesse, occasionnée par les douleurs et les remèdes, aura émoussé la vivacité de ses passions, ou au moins en aura ralenti les démonstrations extérieures. Pour prouver la vérité de ce que j'avance, il n'y a qu'à examiner la nature de ces accidents dans les parties organiques. 1° Un écoulement fétide et purulent.
De quelque façon que nous envisagions cet écoulement, nous ne pourrons jamais le regarder comme une preuve de l'existence de la nymphomanie; car, ou il vient de la vessie par le canal de l'urètre, ou de la matrice par le vagin, ou enfin des prostates et de toutes les autres espèces de glandes. Dans le premier cas, on pourra attribuer cet écoulement aux ulcères des reins ou de la vessie; dans le second, on décidera que la matrice est enflammée ou ulcérée; dans le troisième enfin, on ne doutera point qu'un virus très mordicant n'ait rongé les orifices des glandes: alors ces vices des reins et de la vessie, de la matrice et des glandes, n'étant point absolument propres à la nymphomanie, la chose restera encore en question. Mais si la malade n'est pas maîtresse de ses démonstrations extérieures qui, en manifestant les vices de l’âme, annoncent la cause du dérangement du corps, alors il ne sera pas difficile de porter son jugement.
Ainsi, dans le premier période, il faut envisager plusieurs choses :
1° Si la malade n'a point d'inclination sur laquelle on la contraigne;
2° Si cette inclination est la seule cause de sa langueur;
3° Si au contraire, par vice de tempérament, elle est susceptible de tendresse pour le premier qui se présente;
4° Si elle ne se satisfait pas elle-même, en se polluant habituellement ;
5° Si ses règles sont peu ou plus abondantes;
6° Enfin si elle est brûlante, paresseuse, taciturne, ennemie des parties auxquelles une jeunesse bien réglée prend ordinairement beaucoup de plaisir.
Il n'est pas nécessaire que tous ces signes se trouvent réunis pour faire soupçonner que la maladie est commençante; le médecin alors ne négligera rien pour gagner la confiance de sa malade.
Il ne lui fera pas voir combien il la pénètre, parce qu'elle pourrait se rebuter, et tomber dans une méfiance insurmontable. Il la sondera avec autant de douceur que d'adresse; il fera en un mot son possible peur gagner son cœur et se rendre maître de tous ses secrets.
Il flattera sa faiblesse dans les commencements; peu à peu, il lui fera voir le danger, insensiblement il lui inspirera de l'horreur. Ses remèdes soutenus de ses conseils, quelques précautions prises par les parents qu'on avertira, s'ils sont assez prudents pour que cela se puisse faire sans danger, tant pour le médecin que pour la malade, formeront un concert capable de guérir la malade avec autant de sûreté que de promptitude.
Le second période est plus facile à connaître; car, malgré toute la dissimulation, il est des moments où la malade se montre telle qu'elle est. D’ailleurs on remarque dans ses propos et ses gestes un caractère, sinon de lasciveté, au moins de liberté qui n'est pas ordinaire. Sa mélancolie est plus noire, ses démarches pour les objets qui la flattent sont plus imprudentes; s'il subsiste quelques accidents dans les parties organiques, ils sont plus malins et plus violents; la chaleur brûlante qui la dévore, son aversion pour le boire et le manger, son insensibilité au froid, son éloignement pour les compagnies raisonnables, la violence et l'indécence avec lesquelles elle se livre à celles qui lui plaisent, tout cela marque assez que la maladie a déjà fait des progrès, et qu'on ne doit plus négliger un instant les moyens de les arrêter.
Le troisième période est accompagné de signes trop évidents, pour que le moins expérimenté puisse s'y méprendre. Il n'y a qu'à se rappeler ce qu'on a dit des symptômes dans le chapitre précédent.
Pronostic. La nymphomanie ou fureur utérine est une maladie honteuse et horrible, qui couvre d'opprobre et d'infamie non seulement la personne qui en est attaquée, mais aussi les parents qui ont eu le malheur de lui donner le jour.
On peut assurer, en général, qu'elle est toujours difficile à guérir, et plus souvent sujette à des rechutes au moment qu'on s'y attend le moins; et plus elle est invétérée, plus aussi la cure en devient difficile.
C'est pourquoi, pour en former un pronostic, il faut avoir égard à ses différents périodes, et aux différents degrés de chaque période.
Dans le premier j'en distingue trois :
1° Quand la maladie ne fait absolument que commencer, alors avec un peu de précautions, et une petite quantité de remèdes, mais longtemps continués, on assurera la guérison;
20 Quand la maladie a déjà pris quelque racine, que l'imagination a été fatiguée par des représentations lascives, que les fibres des organes ont essuyé des tensions réitérées, mais que la malade peut encore, sans presque aucun combat, se faire horreur à elle-même de son état, on pourra avec plus de précautions, et des remèdes plus multipliés et plus longs, assurer la guérison;
3° Enfin quand, par la secousse réitérée des fibres, les représentations lascives font une impression si grande sur la malade, qu'elle commence à craindre le retour des sentiments honnêtes qui condamnent le dérèglement qui règne déjà dans son cœur, et qu'elle détourne les yeux de l'abîme dont elle connaît encore la profondeur; c'est alors que son état peut déjà être regardé comme très dangereux, quoique dans le premier période.
C'est pourquoi on ne saurait faire trop d'attention à la conduite des jeunes personnes; et lorsqu'on s'aperçoit du moindre signe qui a rapport à cette maladie, il faut avoir sur-le-champ recours à la méthode et aux remèdes que j'indiquerai dans le chapitre suivant; car il n'est point de mal qui exige plus promptement l'application des remèdes, et auquel on puisse avec plus de justice appliquer l'ancien proverbe :
Principiis obsta : sero medicina paratur,
Quum mala per lougas convaluere moras.[1]
Dans le second période, je distingue deux degrés : 1° dans le commencement, le délire n'est point encore dans toute sa force, et a des intervalles quelquefois assez longs pour qu'on en puisse profiter avec avantage. Lorsque les choses sont encore dans cet état, on peut espérer que le mal ne sera point incurable; 2° quand le délire mélancolique est presque continuel, ou qu’il n'a que des intervalles très courts, alors on n'a qu’un pronostic très fâcheux à faire; cependant il serait très imprudent de perdre tout espoir; car, quoiqu'on doive juger le mal presque sans remède, cependant j'ai vu des exemples de guérisons, dans ces états horribles, qui ont été procurés à la vérité par des événements extraordinaires sur lesquels on ne doit jamais compter, mais dont la possibilité est suffisante pour soutenir l'espérance des personnes qui s'y intéressent.
Le troisième période n'offre qu'un pronostic désespérant. Il. n'y a plus d'espérance de rappeler la malade à aucun principe d'honnêteté, puisqu'elle n'est plus susceptible de raisonnement : d'ailleurs toutes les parties organiques sont dévorées d'abcès et d'ulcères incurables. La matrice et même les ovaires sont souvent cancérés à la suite des squirrhes, il ne reste plus d'autre ressource que la mort : trop heureuses quand, au lieu de la fureur, elles tombent dans une démence et une imbécillité insensible qui les sauve des horribles maux auxquels les frénétiques sont exposées!
Quoique je dise que cet état est sans remède, il ne faut pas néanmoins abandonner ces malheureuses à leur déplorable sort; il faut jusqu'à la fin alléger leurs tourments, par tous les moyens que l'humanité et la connaissance de la nature peuvent inspirer.
Il faut aussi remarquer que, lorsque la fureur utérine est encore susceptible de guérison, elle peut très bien se terminer sans le secours des remèdes; c'est ce que l'on a vu arriver par les événements dont le vais donner le détail.
Une demoiselle de Lyon, que je nommerai Lucille, avait reçu l'éducation la plus vertueuse et la plus honnête. À l'âge de seize ans, sa mère étant morte, une vieille tante la fit sortir du couvent, où elle était depuis l'âge de neuf ans. À peine eut-elle gagné quelque confiance dans la maison de sa tante, qu'elle lui proposa de lui donner un domestique. Elle lui avait souvent parlé d'un laquais de Mme l'abbesse, qui avait mille bonnes qualités. Effectivement, quand la vieille tante avait été voir sa nièce, elle avait remarqué dans ce garçon une agilité et une honnêteté qui sont assez rares dans les domestiques de nonnes ou de moines.
La tante représentait souvent à la nièce combien la chose était peu praticable; premièrement, que ce serait une chose bien malhonnête que d'aller retirer le domestique de chez Mme l'abbesse, et que ce serait une ingratitude insoutenable vis-à-vis d'une dame qui lui avait donné ses soins depuis son enfance. Ces raisons flattèrent peu Lucille; loin de s'en contenter, elle fit de nouvelles tentatives pour déterminer sa tante à ce qu'elle voulait. La tante néanmoins tenait toujours ferme, lui ajoutant qu'outre le mauvais procédé, il y avait encore une raison qui lui paraissait insurmontable. Je suis persuadée, ma nièce, lui dit-elle, que vous prenez trop d'intérêt à ce qui me regarde, pour exiger de moi une chose qui me mettrait vraisemblablement dans le cas de perdre le meilleur domestique qu'on puisse avoir. Depuis dix ans Germain est à mon service; c’est un garçon fidèle, intelligent, et plein de bonnes qualités; mais il a la manie de ne pouvoir souffrir dans la maison d'autres domestiques que lui; il ne peut s'accorder avec aucun, mais il me dédommage bien de ce caprice, car il fait lui seul plus que dix autres. Je suis sûre d'avance que si je consentais à ce que vous voulez, je me verrais forcée de congédier Germain.
Lucille rendait bien à ce Germain toute la justice qu'il méritait;. mais dès qu'elle dut le regarder comme un obstacle à la jouissance de son cher Janot (c'était le nom du domestique du couvent), elle n'eut plus d'égards aux grandes qualités qui devaient lui rendre ce vieux domestique recommandable. Le chocolat ou le café préparés par lui étaient détestables, ses commissions mal faites, ses entrées dans la chambre trop libres, ses réponses impertinentes, ses questions trop familières, son maintien peu décent, sa façon de marcher dans l'appartement très peu ménagée. Que de défauts succédèrent en peu de temps à ses bonnes qualités !
Lucille tombe tout à coup dans une tristesse qu'elle attribue longtemps à un dérangement de santé; elle ne fait plus les parties de sa tante; elle fuit les sociétés, ne sort de sa chambre qu’à l'heure du dîner, et ne dîne pas; elle passe l'après-dînée dans sa chambre, et ne voit personne, parce qu'elle a la migraine : les livres pieux et instructifs lui causent des vapeurs; elle ne lit plus que le Paysan parvenu,[2] ou d'autres ouvrages de ce genre, qui nourrissent dans ses veines le poison et le triste feu qui la consument, et dans son esprit les dangereuses et folles espérances qui le fixent..
L'heure du souper arrive : c'est un ennui nouveau qui l'empêche de paraître. La compagnie inquiète la presse de descendre; mais la migraine a redoublé. Tous les jours semblables prétextes pour se soustraire aux sujets de dissipation. L'été arrive : le médecin conseille de changer d'air. On va à la maison de campagne de sa tante, qui est voisine du couvent : on s'empresse de rendre une visite à l'abbesse. Le malheureux Germain, tout à la fois intendant, maître d'hôtel, valet de chambre, laquais et postillon, verse la voiture. Quelle heureuse chute! On ne s'entretient pendant toute la visite que de la maladresse de Germain. Madame l'abbesse, que Janot a conduite plus d'une fois dans les visites des biens dépendants de son abbaye, donne une description très étendue des monts et traverses par lesquels il l'a fait voyager très heureusement. Ah Madame ! dit Lucille à l'abbesse, donnez absolument Janot à ma tante pour son postillon, autrement je n'aurai plus l'honneur de vous voir; je renoncerai à sortir du château, plutôt que de me risquer une seule fois à la conduite de ce maladroit Germain. Mais la chose devient plus impossible que jamais: Janot tombe malade, il se met au lit; une fièvre et un point de côté le mettent en deux jours au tombeau. Lucille en est inconsolable; sa mélancolie, qu'on avait espéré de dissiper par les amusements de la campagne, redouble; Janot est sans cesse présent à son imagination troublée; tous les héros de roman ne lui paraissent rien en comparaison de ce qu'aurait pu devenir Janot, s'il n'eût été moissonné dans ses plus beaux jours. Lucille, dans le plus épais d'un bosquet, étendue sur un gazon qui bordait un ruisseau dont le triste murmure entretenait sa mélancolie, et lui tenait lieu des amusements les plus bruyants, ne voyait plus et n'entendait plus que son cher Janot. Elle lui parlait quelquefois en ces termes : « Tu ne « vis donc plus, ô mon cher Janot ! Hélas ! peut-être est-ce « cette malheureuse Lisette qui est cause de ta mort, et de « toutes mes disgrâces. C'est cette barbare, ce sont ses jeux « souvent répétés qui m'ont appris, par l'image des plaisirs, « ceux qu'on pouvait espérer avec toi. Curiosité fatale, qui « trouble, aujourd'hui tout le repos de ma vie ! Aventure « cruelle, qui m'a conduite au seul endroit du couvent d'où je « pouvais, sans être vue ni soupçonnée de personne, être « témoin de vos expressions naïves et tendres, de vos « embrassements vifs et répétés, de vos délicieuses caresses ! « Ah! que j'en voulais à Lisette d'être moins voluptueuse que « toi! Fatale constance de ma part de m'être obstinée, malgré « toute ma jalousie et ma rage contre cette trop heureuse et « imbécile Lisette, à être témoin d'une si sensible volupté!
« Que me reste-t-il aujourd'hui de ce souvenir, et de « l'espoir que j'avais conçu d'être un jour l'unique objet des « soins et de la tendresse de l'infortuné Janot ! Mon âme est « dévorée de mille désirs que rien n'est capable de modérer. « Je brûle d'un feu plus violent mille fois que celui de la « fièvre la plus terrible. Tout me déplait, tout m'attriste.
« Quand, par l'illusion de mon imagination, je me suis « livrée un moment à la séduisante image de Janot vivant, « bientôt l'image de sa mort me replonge dans les horreurs « du désespoir. Ah malheureuse que je suis !... Pourquoi « donc m'occuper encore d'une ombre?... Était-il le seul qui « put faire goûter à une fille des plaisirs dont l’imagination « me fait un si séduisant tableau ? Pourquoi donc éviter la « compagnie du chevalier du Lys ? Il n'est ni aussi beau, ni « aussi bien fait que Janot ; mais son éducation lui donne des « grâces que Janot n'avait pas, et qu'il n’aurait jamais eues. » Le chevalier du Lys devient donc l'objet des désirs de Lucille. Il reçoit ses politesses affectées avec cette froide honnêteté et ce respect peu intéressant qui annoncent un homme aimable, mais sans prétention, ou du moins qui est pris d'ailleurs. N’importe, la grande proximité du château du chevalier lui donne souvent occasion de la voir; mais l'ardente Lucille s'aperçoit qu'elle ne fait pas un grand progrès sur son cœur. Quelle est la surprise du chevalier ! Il la voit un jour entrer dans sa chambre, étant encore au lit. Il vent se lever, on l'en empêche; il témoigne sa confusion de l'indécence : un seul drap sur le corps ! car la chaleur était insupportable : on le trouve très bien et .très décemment.; des yeux pleins de feu le mesurent dans cette situation; on lui témoigne qu'il doit savoir bon gré de la démarche qu'on fait pour le surprendre, que ce ne sera pas la dernière fois qu'on veut essayer de le rendre plus matinal... Le chevalier reçoit tout cela avec une politesse glacée et embarrassée. On espère l'émouvoir par des agaceries; on lui fait des niches, les mouvements font voir ce qu'on cherche; on en fait de parlants, de voluptueux, et l'on en entreprend qui font voir tout ce qu'on croit capable de rendre un homme téméraire. Enfin il s'échappe, attrape sa robe de chambre, sonne, et avec le ton le plus décent remercie Lucille de l’agréable surprise qu'elle lui a procurée. Il finit par lui offrir à déjeuner; mais elle lui refuse, et s'en retourne déconcertée et outrée des avances vaines qu'elle a faites. Cependant elle se flatte encore en elle-même que le chevalier sera moins timide une autre fois. Elle parcourt sa conduite; tantôt elle en rougit, un moment après elle s'applaudit. Cette première démarche lui donne la hardiesse d'en faire bientôt une autre; elle espère qu'elle sera plus heureuse. Elle rentre chez elle : personne ne s'est aperçu de sa promenade ; elle est enchantée de pouvoir la répéter encore, et toujours avec le même mystère. Sa mélancolie devient moins sensible; sa tante s'aperçoit du changement, et n'en soupçonne point la cause. Le soir Lucille la prévient qu'elle sera bien aise d'aller le lendemain dîner chez le chevalier : cela parait nouveau, et annonce qu'enfin elle veut se prêter à la dissipation. La partie se lie; mais Lucille est faite pour les contretemps : le chevalier a reçu des ordres pour rejoindre son régiment. Il est allé à Lyon mettre ses affaires en ordre pour son départ, il ne reviendra même plus à sa campagne, car il a disposé avec promptitude toutes les choses qu'il sera nécessaire de lui envoyer. Le chevalier aurait pu tout aussi bien faire les préparatifs de son départ à sa terre comme à Lyon, si son coeur y eût été intéressé; mais il lui était arrivé plus d'une fois de porter ses pas sans dessein vers l'endroit du bosquet que la mélancolie de Lucille avait adopté. Il avait été témoin de ses soupirs, et avait très bien entendu ses complaintes : il ignorait pourtant celle dont le résultat avait été de se tourner vers lui ! mais cette démarche l’avait tellement convaincu de l'état de Lucille, que, dans la crainte de jouer avec elle un personnage ridicule, il avait été fort aise de saisir cette occasion pour éviter des entrevues embarrassantes avec elle, et lui ôter les moyens de réitérer de pareilles étourderies. Mais le remède était plus violent qu'il ne pensait.
Lucille n'eut garde d'attribuer la conduite du chevalier à un fait exprès; elle crut simplement que c'était un effet du hasard; elle maudit mille fois sa destinée, et retomba bientôt dans la tristesse la plus noire. Si elle ouvrait la bouche, c'était pour demander des nouvelles du chevalier; elle en faisait hardiment les éloges les plus outrés, et souvent indécents : puis tout à coup elle gardait un silence que rien n'était capable d'interrompre. Bientôt ses lèvres devinrent livides, ses yeux enfoncés et hagards, son teint pâle et défiguré; joint à cela une maigreur affreuse, qui faisait des progrès sensibles, fit craindre pour sa vie. La crainte de ne pouvoir lui procurer, à la campagne, tous les secours dus à un état aussi périlleux, fait prendre le parti de la ramener à Lyon.
Les médecins sont appelés. On trouve un corps brûlant; cependant il n'y a point de fièvre. L’extrême pâleur du visage annonce un dérèglement dans la nature; la malade déclare que ce n'est point la cause de son mal. Un dégoût général pour toutes les viandes fait croire que c'est un vice d'estomac.
Est-ce débilité, chaleur ou raideur? c'est là où la médecine s'embarrasse. On lui ordonne de ne point veiller; mais elle passe une partie de la nuit à lire, et l'autre à repasser dans son imagination tout ce qu'elle a lu. On lui compose des consommés ou plutôt des quintessences de jus; le corps s'échauffe de plus en plus, l'estomac n'annonce cependant pas une meilleure disposition. Le reste de l'été se passe en ordonnances inutiles de la part des médecins, et en accidents multipliés du côté de la malade. Tout d'un coup elle est attaquée d'un flux de sang si extraordinaire, qu'on est persuadé qu'enfin elle est au dernier période du mal. La tante désolée, ne voulant pas s'en rapporter seulement aux médecins qui la traitaient, et ne voulant rien avoir à se reprocher, veut qu'on !appelle tous les médecins célèbres de la ville, et surtout un jeune homme qui faisait du bruit depuis quelques mois. Ce jeune homme, heureusement pour Lucille, avait appris par hasard du chevalier les circonstances qui l'intéressaient; il avait eu le temps de faire les réflexions les plus combinées sur son état : aussi s'opposa-t-il, contre toutes les apparences, aux avis de ses confrères; et sur l'assurance qu'il donna de la tirer d'affaire, malgré le danger évident qu'annonçait l'hémorragie, il fût décidé qu'on le laisserait opérer; et en effet il réussit. Je tiens de lui-même l'histoire du commencement et des progrès de la maladie de Lucille. Comme le plus grand mal consistait dans un dessèchement et une inflammation des plus violentes dans les parties de la matrice et du vagin, il regarda cet écoulement même comme un remède accordé par la nature pour amollir et humecter ces parties, et conséquemment capable d'en tempérer la chaleur. Il n'eut donc garde d'opposer les spécifiques, mais au contraire par des palliatifs il vint à bout de calmer simplement la fougue du sang; et ensuite par des délayants et les anodins longtemps continués, par des précautions tant de la part de la tante que de la sienne, et enfin par un mariage du goût de la malade, elle fut très bien rétablie d'une maladie qui annonçait les progrès les plus rapides et les plus fâcheux. D'où nous devons conclure que la fureur utérine peut très bien se guérir d'elle-même par un flux immodéré des menstrues, ce qui est confirmé par le rapport de ce médecin, et par celui de plusieurs autres qui ont observé la même chose dans d'autres sujets.
L'expérience nous a aussi appris qu'un flux d'hémorroïdes produit le même effet. La raison en est sensible; car la phlogose des parties pouvant être aussi bien la cause qu'un des symptômes de la fureur utérine, il est certain que le principe étant anéanti, les effets doivent disparaître nécessairement. Or rien n'est plus capable de diminuer et même de détruire la phlogose des parties, que le flux hémorroïdal; car ce qui occasionne le gonflement et la phlogose de la matrice, c'est le sang qui s'épaissit et s'obstrue dans les petites veines qui couvrent sa cavité et sa surface. Ce sang venant donc se vider à travers les interstices par lesquels les vases se communiquent, non seulement se désobstrue dans ces petites veines, mais encore les vide absolument pour suivre son cours par les vaisseaux hémorroïdaux; par conséquent la phlogose et l'inflammation doivent cesser; et si elles sont la cause principale de la fureur utérine, comme cela peut arriver, alors le flux hémorroïdal deviendra son tombeau.
J'en ai vu un exemple dans une de ces communautés de filles qui tiennent les écoles publiques dans nos petites villes de France.
Une de ces filles, âgée de vingt-six ans, était sujette depuis six ans à des accès de fureur utérine qui n'étaient pas continuels, mais qui revenaient assez fréquemment pour obliger à des précautions vis-à-vis d'elle. Depuis quelque temps même ils devenaient plus considérables; ses règles supprimées en étaient la cause. Une année après l'avoir vue, j'en demandai des nouvelles à son médecin, qui m’assura que depuis six mois qu'elle avait essuyé un flux hémorroïdal très ample, tous les accidents nymphomaniaques étaient entièrement disparus. Quelquefois les flueurs blanches, quand elles n'ont point acquis de malignité, sont aussi un événement très heureux dans les nymphomaniaques, parce qu'elles humectent et tempèrent la matrice et le vagin, ce qui les rend moins sensibles aux aiguillons de la volupté.
On a très souvent observé que les malades se guérissent par la grossesse; cela vient de ce que les liqueurs contenues dans le chorion et l'amnios, se résolvant en vapeurs à travers les membranes, relâchent et ramollissent les tuniques de la matrice; mais comme la guérison est prompte, la rechute est aussi très facile, à moins que la femme ne devienne encore enceinte en peu de temps.
Le mariage seul guérit la nymphomanie, surtout quand elle a pris sa source dans une violente passion pour l'objet qu'il est enfin, permis de posséder.
Je pourrais parier de plusieurs autres événements justifiés par l'expérience, qui mettent fin à la fureur utérine; mais comme ils sont d'une nature à ne point être exposés avec décence aux yeux du lecteur, on me permettra de les passer sous silence.

[1] Combattez le mal dès son principe : il est trop tard pour y porter remède, lorsqu'il s'est fortifié par de longs délais.
[2] Roman de Marivaux (1734) dans lequel il laisse libre cours à sa grande liberté de pensée. Y faisant le portrait d'un jeune homme qui se laisse porter par le bonheur des circonstances et sa confiance en la nature, l'auteur démonte la machine des sentiments et les tromperies du cœur. (NdE).



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